[Interview] Nothing: nique sa mère le storytelling

Il est beaucoup question de double tranchant à propos du groupe Nothing. Poursuivi par un nuage noir, comme le raconte sans fard son leader Dominic Palermo, le groupe de Philadelphie a remis au devant des préoccupations de pas mal de kids le son shoegaze en y injectant une bonne dose de modernité et d’énergie hardcore. Enchainant changement de line ups, deuils personnels, passage à tabac (qui a laissé au musicien des séquelles au cerveau) et problèmes de labels, Nothing continue malgré tout son bonhomme de chemin. « Dance On The Blacktop » est une nouvelle étape pour le quatuor qui trahit des envies plus mélodiques et intemporelles baignées du spectre du rock anglais des années 80 et d’une certaine nonchalance 90’s. Palermo est un personnage assez fascinant, continuant d’expier erreurs du passé et terreur du temps qui passe avec un optimisme déconcertant. Ce qui explique certainement la musique de son groupe tantôt sombre et tantôt lumineuse. A double tranchant.

Je voulais savoir si tu te sentais parfois dépassé en tant que personne par l’entité Nothing ?

Oui et non. La vie du groupe est un processus épuisant pour moi car je garde un œil sur tout. On n’a jamais vraiment eu de management.  Je gère tout : la musique, le merch, les tournées, les groupes qui jouent avec nous, les finances. Je préfère fonctionner ainsi. Une fois sur la route, les choses se compliquent et je peux me sentir un peu dépassé en effet. Mais j’ai tellement d’énergie et d’idées en tête. Ce n’est pas très bon pour moi de ne rien faire, physiquement et mentalement. Cette suractivité est sûrement meilleure que le fait de se défoncer ou je ne sais quoi. C’est à la fois un don du ciel et une malédiction.

Il n’y a pas un petit côté Heath Ledger jouant le Joker qui finit par oublier qui il est vraiment ? Tu ne te sens pas un peu dépassé parfois par ton image médiatique ?

Je vois ce que tu veux dire. Tout ce qui peut m’arriver dans ma vie personnelle influence la musique du groupe, revient dans les morceaux que nous jouons d’une manière ou d’une autre. C’est une sorte de cercle vicieux. Mais j’ai la tête dure et je crois garder les pieds sur terre et être capable de gérer ces allers et retours entre la vraie vie et l’Art.

Cette question en cache une autre : tu penses qu’un groupe a besoin de construire une mythologie autour de lui pour marcher ? La presse a besoin d’histoires à raconter plus que jamais…

Dès que tu finis d’écrire un album, la première chose que ton attaché de presse veut savoir c’est « d’où vient cet album, qu’est ce qu’on va pouvoir raconter ? ». Pour un groupe comme Nothing, qui a un nuage noir qui le suit, il y a pu y avoir ce côté « ok qu’est ce qu’on va raconter CETTE FOIS ». Ca devient un peu banal. C’est très difficile par les temps qui courent de garder l’attention des gens avec toutes les informations qui sont transmises et surtout les réseaux sociaux où chacun raconte son histoire. La presse a besoin de grossir le trait et de monter des histoires avec tout et n’importe quoi. A la fin de la journée, je repense aux interviews que j’ai faite et toutes les questions tournent autour de « Oh tu souffres du cerveau maintenant » et je suis embarrassé de devoir parler de tout ça.

Oui ça a fait partie de l’écriture du disque mais ça ne résume pas tout. J’aimerais bien raconter l’histoire une fois, et penser qu’elle est disponible et que les gens en font ce qu’ils veulent mais ça ne se passe pas comme ça…

 

Tu as écrit ce nouveau disque à New York dans un tout petit appartement ?

Oui, Brent et moi avions des ébauches de morceaux. On les a joué l’un à l’autre pendant notre dernière tournée européenne afin d’être prêt à enregistrer des démos à notre retour aux USA. On s’est installé dans mon appart à New York qui fait la taille d’un cercueil de bébé (rires). En plus, j’y vis avec ma copine donc tu imagines le tableau. Brent est resté 10 jours. On a joué et appris les morceaux qu’on avait écrit 12 heures par jour. On allait s’acheter des sandwichs et du vin et on jouait toute la journée. C’était vraiment super. On s’est disputé seulement 3 ou 4 fois et on ne s’est pas tapé dessus, ce qui est très positif pour Brent et moi. Après ça, on était prêt à rentrer en studio.

Qui a eu l’idée de contacter John Agnello pour produire ce album ?

Randy, qui gère Relapse. Waxahatchee qu’il manage venait de faire un disque avec John et il nous a proposé de le contacter. Quand j’ai regardé les groupes qu’il avait produit, je n’en croyais pas mes yeux. Je connaissais son nom de loin mais j’ai réalisé qu’il était derrière beaucoup de disques que j’adorais. Je ne me suis pas posé la question bien longtemps.

Vous aviez des références en tête avant d’entrer en studio ?

On n’a pas eu besoin de parler avec John. Il avait très bien compris le large spectre de Nothing qui va du shoegaze à la britpop en passant par le rock 90’s. On n’a pas eu besoin de parler d’influences ou de donner des références. Notre musique une fois de plus est plutôt là pour refléter le bordel ambiant de nos vies et ça dépasse des citations ou des références. Et il l’a très bien compris.

Tu penses parfois à comment ta musique va vieillir ?

J’essaie juste d’aller au bout de la journée (rires). Penser au futur est peut-être la seule chose qui m’effraie désormais dans la vie. Je veux juste prendre le meilleur de ce qui se présente à moi au quotidien et garder un sourire sur mon visage.

Nothing a été associé à un certain revival shoegaze. Tu te sens à l’aise avec ça ?

(il soupire). C’est une pièce à deux faces. L’âge d’or du shoegaze est tellement important pour ce projet et pour moi. J’allais partir en prison quand j’ai découvert cette musique et ça a été tellement fort pour moi. Je devais aller au tribunal et regarder ma mère pleurer, toutes ces choses horribles. Le shoegaze m’a beaucoup aidé à ce moment là. On a été un des premiers groupes à essayer de remettre au goût du jour ce style. Il y a avait quelques groupes comme nous à ce moment là, Ringo Deathstarr ou No Joy. Les choses ont fonctionné pour nous sans trop qu’on comprenne pourquoi et à ce moment là plein de groupes assez horribles se sont mis à vouloir nous imiter et balancer des éléments shoegaze au milieu de morceaux sans aucune cohérence. Ca m’a donné envie de prendre mes distances avec tout ça. Comme je te disais c’est un peu à double tranchant car je sais qu’on est un peu responsable de ce revival et en même temps je n’aime aucun des groupes qu’on a inspiré. Je ne pense pas qu’on ait fait tant de bien que ça à cette musique (rires). Je ne citerai pas de groupes.

 

J’écoutais un morceau de Sun Kil Moon aujourd’hui « Ben’s my friend » où Mark Kozelek parle de la difficulté de rester ami avec Ben Gibbard le leader de Death Cab for Cutie, un groupe qui faisait ses premières parties à une époque et qui est devenu cent fois plus populaire et riche que lui. Tu as déjà expérimenté ce genre de sentiments quand Nothing est devenu connu ?

Je voudrais te dire que rien n’a changé. On est un groupe assez personnel et j’essaie de rester aussi loin que possible des gens du music business. Les gens essaient de construire une mystique autour de nous, de raconter qu’on est des artistes torturés par la vie. Quand je rentre à la maison, la dernière chose dont j’ai envie c’est de voir des musiciens. Je rentre à Philadelphie et je traine avec mes potes qui sont couvreurs et barmen. J’essaie personnellement de garder le maximum les pieds sur terre et de rester à l’écoute de notre communauté. Mais c’est difficile car souvent les gens essaient de profiter de toi aussi dès que tu montres un peu d’intérêt ou de vulnérabilité. Kozelek est quelqu’un de très fort pour parler de sujets sérieux avec un humour assez noir. On a fait ces concerts avec  Justin Broadrick et il m’a raconté à quel point travailler avec Kozelek était taré. Justin et lui se sont rencontrés à un concert et il lui a dit « oh on devrait travailler ensemble » et le lendemain matin il avait 150 morceaux de Kozelek dans sa boîte mail (rires). Je suis un grand fan de Red House Painters.

 

Tu arrives à vivre de Nothing ?

C’est un équilibre fragile. Ca dépend des mois on va dire. C’est beaucoup de travail. Mais c’est beaucoup mieux pour moi de me concentrer uniquement sur le groupe.

La réalité économique influe sur tes choix artistiques ? Tu essaies de penser au potentiel commercial de ta musique ?

Je n’ai pas de problème à envisager que les gens aiment largement la musique de Nothing. Ceci étant dit je ne pense pas que je serais capable d’écrire un morceau pour en faire un tube radio. Ca me plairait qu’un de nos morceaux devienne très connu. Un peu plus d’argent ne serait pas de trop honnêtement.

Le fait que votre signature et votre son soit à la croisée de plusieurs genres complique peut-être les choses non ?

Ca a toujours été un souci pour le groupe et ce dès nos débuts. On jouait avec des groupes punk, indie, hardcore et il était compliqué pour les gens de nous mettre dans une case. Mais quand on est devenu un peu plus connu, je m’en suis félicité. Désormais, on peut faire ce qu’on veut. Quand on a pu choisir les groupes qui ouvraient pour nous, j’ai pu inviter des artistes de styles très différents et c’était super. C’est important pour moi de proposer des affiches avec des groupes musicalement variés et pas des copies les uns des autres. La presse va vers la simplification et n’aide pas trop encore une fois.

 

Comment s’est faite la collaboration avec Dominick Fernow et Justin Broadrick ?

Dominick bossait sur un projet au Berghain à Berlin et il est venu nous voir en concert. On a discuté de l’anniversaire de Hospital Productions qui approchait. Je pensais qu’il me parlait de faire quelque chose car il était un peu bourré (rires) car je ne pensais pas qu’on pourrait intéresser un mec aussi brillant. Et puis, en rentrant aux USA, on a dîné ensemble et il m’a confirmé son invitation et parlé d’une collaboration avec Justin. J’étais vraiment à fond car Godflesh et Jesu ont été des projets cruciaux pour moi. L’idée était de jouer des morceaux à nous tous et de réarranger les morceaux de Prurient pour les jouer live. C’était assez dingue.

« Hail on Palace Pier » a une petite touche classic rock 70’s. C’est une musique qui te parle ?

Le morceau est une référence au « Rocher de Brighton » de Graham Greene. J’écoutais beaucoup les Stone Roses quand je l’ai écrit. J’avais envie de donner un côté rock anglais à nos morceaux sur cet album.

C’est peut-être un truc d’attaché de presse mais le communiqué qui accompagne la sortie de « dance on the blacktop » parle d’une vision « paranoiaque ». Je me demandais si tu penses beaucoup à ce que les gens vont faire de tes morceaux, s’ils vont bien comprendre le propos, les paroles etc…

Je suis terrifié par les humains en général et ce dont ils sont capables. Mais je ne suis pas sûr de comprendre ta question…

Je pense au morceau de Nirvana « Rape Me » écrit suite à un fait divers sordide qui impliquait la musique du groupe par exemple.

Evidemment j’ai parfois peur de ce que les gens vont faire de ma musique, qu’elle tombe dans les mauvaises mains. Je pense que de toute façon les humains vont se comporter toujours de la pire des façons possibles et je n’ai pas envie d’être responsable de ça avec ma musique.

Cette interview est initialement parue dans le magazine New Noise, que l’on ne peut que vous encourager à acheter.