Sommes-nous capables d’en finir avec notre adolescence?

Je fais partie de ceux qui ont toujours peur d’être en retard, persuadés qu’avoir un peu d’avance sur les échéances de la vie permet de se prévaloir de son caractère imprévisible et donc effrayant. Je marche avec un sac à dos lourd sur le dos, des Tennis en toile aux pieds, une veste en jean et un sweat à capuche. J’avance vite, dans une bulle, traversant la foule des travailleurs et des étudiants qui se massent aux arrêts de bus. J’écoute de la musique dont le niveau élevé, je l’espère, me protégera en partie des regards agacés, des odeurs de clope froide, de shampoings à l’abricot. Il crie dans mes oreilles “Can you feel my love buzz?” quand j’arrive devant l’école. Ils et elles sont là à m’attendre en s’échangeant leurs histoires de beuveries du week-end. Ils et elles étaient jadis mes camarades. On est en 2021 et si le rituel décrit précédemment n’a peu ou pas changé, mon rôle n’est, lui, plus le même. Je prends l’ascenseur réservé aux professeurs pour monter dans les étages. 

Je ressens souvent cette impression de perdre pied dans la narration de ma propre vie, comme si je commençais à regarder un film et que je me rappelais au bout de quelques minutes que je l’avais déjà vu. Plus jeune, je me suis toujours astreint à prévoir les différentes étapes de ma vie d’adulte, rédigeant une sorte de to do list infernale dont chaque année passée permettrait de rayer une ligne et d’accéder à la strate suivante. Durant mes années de jeunesse, je pensais que j’étais le héros d’une quête importante mais je ressemblais davantage à un explorateur perdu dans les océans qui finit par se convaincre que la terre qu’il foule est celle qu’il cherchait. C’est probablement assez paradoxal d’avoir vécu la vie que j’ai choisie, faite d’excès et de choses impalpables (réalisations artistiques, amitiés et amours excessifs) tout en se berçant de l’illusion du contrôle. Et c’est finalement plutôt rassurant que le hasard (je ne suis pas assez mystique pour parler de “destin”) ait repris le dessus. 

Dans ce fameux âge adulte brandi par l’autorité comme une forme d’accomplissement et la clé du bonheur, les retours en arrière ne sont pas encouragés. Comme en haut de l’Empire State Building la nuit, il faut regarder au loin et pas en bas, sinon on est pris de vertige et parfois d’un désir de sauter dans le vide. Pourtant, quand le futur semble inquiétant (voire anéanti), que nous reste-t-il d’autre que la contemplation de notre passé? On se retrouve dans la salle d’attente de notre existence et on ramasse un magazine pour passer le temps. C’est un vieux numéro qui traîne là depuis dix ans et les photos et articles qu’on y trouve nous enveloppent d’une impression rassurante de maîtrise. Le temps est suspendu. La réalité aussi. Et pourtant, souvent, une sensation de vague à l’âme s’empare de nous.

J’avais jugé durement ceux qui se précipitaient dans le gouffre de leur nostalgie. Les réseaux sociaux n’aidaient pas. Je scrollais, faisais défiler souvenirs et photos tirés d’un passé jugé toujours plus glorieux. Je voyais ces quarantenaires poster des photos floues scannées lors d’un passage chez leurs parents à Noël, s’infliger en public l’impossible gifle du temps qui passe et qui abîme les corps. J’avais l’impression d’être une petite souris dans la maison d’Elizabeth Taylor qui projetait en boucle ses films de jeunesse entre deux séances de reconstruction faciale. “Il y a 8 ans aujourd’hui! Voulez vous partager ce souvenir?”. Non, je ne le voulais pas. Et puis comme souvent, je n’ai pas réussi à contrôler les choses. 

En sortant les premiers numéros du Gospel, quelqu’un m’avait traité (je me rappelle qu’au collège, on disait ‘il m’a traité” pour “il m’a insulté”) d’éternel adolescent. J’étais presque tombé de ma chaise. C’était donc cette image que je renvoyais? Et puis, j’ai commencé à comparer les choses que je faisais adolescent et celles que je fais aujourd’hui adulte. J’ai examiné mon rapport au passé. J’ai réalisé que je puisais de plus en plus dans mes souvenirs comme un junkie dans un pochon qui semble inépuisable. Un jour, celui-ci est vide et le manque appelle la pire des fièvres. Que fait-on lorsqu’on ne peut plus piocher dans son passé? On va chercher sa dose dans celui des autres.

Je me retrouvais happé dans une boucle infinie d’images, de films et de morceaux tirés du passé. “You Got 90’s”, “History of Cinema”, “Vintage Daily”, “90s.violet” en guise d’anti-dépresseurs sur Instagram. Les boucles infinies de recherches associées de la Cinetek et des “Related Artists” sur Last Fm pour prolonger la défonce. Fermons donc les volets sur le jour qui se lève et qui sera probablement le même que celui qui vient de se terminer. Comme souvent, il faut accepter le sentiment de défaite pour le dépasser. Accepter ses propres failles et (dans mon cas) un sens du mélodrame parfois un peu trop méta. En tapant ces lignes, j’ai l’impression d’être Dr. Doogie à la fin d’un épisode qui tire des leçons de ses erreurs (qu’il en soit ainsi). 

La mécanique sélective du cerveau est un grand mystère (et il ne faut pas s’étonner qu’on ait tant besoin d’avoir recours à des substances pour pirater le grand ordinateur qui semble réguler notre vie). Nous sommes le 15 mars 2021 et voilà où j’en suis rendu dans cette hypothétique bataille contre le temps qui passe. Pour examiner (et démonter?) ce rapport au passé et à cette période charnière qui nous mène de l’enfance à l’âge adulte, il faut probablement affronter la construction qui a été la nôtre à cette période. Enquêter pour retrouver les composantes du substrat de notre vie au présent. Je me souviens que mon adolescence était chahutée en permanence par un sentiment d’illégitimité auquel je répondais par des schémas de fuite en avant perpétuelle. Et je retrouve aujourd’hui dans l’adulte que je suis les conséquences de cet empilement de sentiments, de décisions et d’événements. C’est ce qui me permet de faire les choses sans réfléchir nécessairement aux implications (écrire un livre, sortir un disque, partir seul à l’autre bout du monde, créer un projet d’édition sans budget). C’est ce qui me fait douter aussi en permanence, souvent bousculé par un climat général de compétition et de marketing de soi même. En ce sens, je n’en ai probablement pas fini avec mon adolescence. Mais je crois être plus à même de résister à la tyrannie de la nostalgie et d’accepter d’y céder parfois, quand la réalité devient trop suffocante. 

ADRIEN DURAND

Ce texte est initialement paru dans le numéro 8 du zine papier LE GOSPEL, disponible ici.

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