Les influences visuelles de Ben Lupus

Je trouve ça toujours très agréable d’être entouré de gens créatifs et sincères dans leur approche de l’art. En général, ça me tire vers le haut et me rassure pas mal dans l’idée qu’on peut créer sans nécessairement réfléchir (seulement) en termes de potentiel commercial, d’exposition et de « reach ».

J’ai rencontré Ben Lupus quand il jouait dans son groupe indie/folk Coming Soon, puis Le Gospel s’est associé à la sortie d’un album de Mont Analogue, son duo ambient/expé. On a réalisé ensemble un livre pour enfants et je suis toujours admiratif des idées qui fourmillent dans sa tête (et ses mains). Il vient de sortir un 2e EP/livre de dessins, Vu d’Ici, qui tire un grand trait entre tout ce qu’il a fait, folk, pop, bidouilles électroniques. Une face Jacques Bertin, Une face Microphones (en gros).

Je lui ai demandé à cette occasion de parler de ses influences visuelles. Voici donc une petite playlist commentée.

photo: Peter Nalco

Bon, difficile de synthétiser en quelques images mes influences visuelles, parce que je regarde des images dessinées à longueur de journée, et que j’arrête pas de m’émerveiller devant des trucs nouveaux (qui peuvent d’ailleurs être très anciens). Pour cette sélection je me suis donc concentré sur les choses que je regardais en boucle en écrivant et en dessinant Vu d’Ici, en passant sur mes obsessions de toujours (dans le désordre et pour donner quand même quelques noms : Hergé, Jean de Brunhoff, Hilma Af Klint, le ledger art, Henri Rousseau…).  L’idée c’est que chacune des images suivantes est un peu comme la partie émergée d’un iceberg, avec en dessous un tas d’autres choses :

 

1 – « Bimbo’s Initiation », de Max Fleischer.

Je pense que ça a été ma principale influence et référence – ce film en particulier, notamment pour la bougie sur la tête du personnage de couverture, mais plus globalement je trouve qu’il y a une perfection esthétique rare dans de nombreux cartoons des années 30 : ceux des Studio Fleischer donc, mais aussi évidemment les premiers Disney (les strip de Gottfredson !), et ceux de Ub Iwerks après leur séparation, Flip the Frog en tête. C’est pas pour rien que tout un tas de stars de la bd franco-belge rêvaient à l’origine de travailler pour ces studios, et que la fascination pour cet âge d’or perdure toujours.

 

2 – Sophie Guerrive et la gravure médiévale.

L’autre influence qui revient sans cesse pour moi, c’est l’art médiéval : évidemment je suis fan des grands maîtres, Bruegel ou Bosch, mais en fait j’aime tout autant, peut-être même plus, les oeuvres d’anonymes, les enluminures, ou les gravures plus tardives, qui relèvent plus de l’art populaire – toute la tradition des imagiers, avec comme aboutissement les premiers tarots de Marseille (celui de Jean Noblet, ça aussi perfection totale). J’aime la naïveté de ces images, qui n’empêche pas parfois une complexité de composition complètement folle, qui aboutit souvent dans le domaine religieux à des images franchement psychédéliques. Et tout ça, je le retrouve dans le travail de Sophie Guerrive, qui est une dessinatrice géniale; je reviens tout le temps à ses trucs d’illustration pure, ses images hyper foisonnantes, comme dans « Médiévales » et « Batailles ». Mais j’adore aussi comme elle arrive, dans certaines de ses bandes dessinées, à transmettre tout cet imaginaire en simplifiant pourtant à l’extreme ses images.

Dans le genre moyen-âge revisité, je dois aussi citer ici la bd de Vincent Vanoli, « Rocco et la toison », que j’ai relue plusieurs fois ces derniers mois.

3 – Helge Reumann

C’est vraiment un grand maître – c’est notre Bruegel à nous. C’est très méticuleux, impeccablement composé, et en même temps comme les images sont souvent hyper brutales, ça donne quelque chose de vraiment saisissant, de toujours très vivant. Je sais que dans certains milieux Helge Reumann est une légende, mais il mériterait tellement plus. C’est un artiste majeur, qui a construit son propre langage pour évoquer des choses fondamentales, des pulsions et des angoisses auxquelles tout le monde est confronté – même si, heureusement, on se balade pas tous à poil dans la montagne avec une massue à clous pour dealer avec ça.

 

4 – Anne Zeum, Grenouilles voraces et grasses limaces

Super illustratrice, que j’ai découverte via son éditeur, Les Fourmis Rouges, qui est une maison sûre (j’aurais pu citer aussi Claire Schvartz, qui partage visiblement avec Anne Zeum une passion pour les petites bêtes, et moi j’aime bien ça). C’est pas forcément évident de voir en quoi son travail très coloré a pu m’influencer pour un livre en noir et blanc, et pourtant ça a été une grande source d’inspiration, et aussi un appel à ce que j’appellerais « ramollir le trait » – un concept ou une intuition un peu indéfinissable, qui ferait sans doute rire les vrais pros du dessin, mais qui m’a bien souvent servi de guide.

 

5 – Fabio Viscogliosi, Cascade

Je suis époustouflé par Fabio Viscogliosi, son livre Cascade a été un vrai coup de foudre : maîtrise ahurissante du trait, de la composition, des couleurs… c’est plastiquement parfait, et c’est super intelligent et très agréable à lire. Et puis il y a une petite parenté avec le peintre Philip Guston, dans sa dernière période – autre oeuvre avec laquelle j’ai passé beaucoup de temps l’année dernière.

 

6- Anthony Huchette, Littoral

J’adore son dessin, et en plus c’est un auteur qui me touche énormément, dans sa façon de jouer avec le langage bd, de déconstruire certains trucs, mais en gardant toujours l’émotion au premier plan. Son dernier livre, Littoral, c’est vraiment une pépite, le genre de livre qu’on a envie de faire lire à tout le monde – et qui donne aussi envie de faire des livres.

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