Une discussion avec Calvin Johnson

Interview réalisée fin 2015 en marge de la publication de l’anthologie LOOK AROUND de Beat Happening et publiée initialement chez New Noise Magazine.

Au début des années 80, à l’époque où Ian McKaye et la bande Dischord fondaient les principes du punk hardcore sur la côte Est, Johnson sortait de sa campagne pour faire d’Olympia la capitale mondiale de ce qui allait devenir l’indie rock et définissait avec K Records un son et une esthétique qui ont permis à pas mal de ses poulains (plus ou moins légitimes) de remplir grassement leurs comptes en banque. En ayant traversé plus de 30 ans de musique underground, le musicien reste fidèle à sa vision de l’art et continue son chemin fait de subversion et provocation subtile mais surtout de morceaux aussi bruts que pertinents qui représentent un pan essentiel de la musique américaine. Il ne fut pas simple de lui faire parler de son travail sans détour mais ce petit retour sur son œuvre donne quelques pistes et devrait encourager certains d’entre vous à (re)découvrir sa musique.

A quel moment avez vous décidé de vous lancer dans cette anthologie et comment avez vous assemblé les morceaux de ce disque ?

Il y a un an on s’est dit que ce serait bien de rassembler des morceaux qui ensemble donneraient une bonne image de ce qu’a été Beat Happening au cours des années. Brett (Lunsford) a fait une liste que Heather (Lewis) et moi avons corrigé. Ces morceaux sonnent supers bien ensemble et je n’ai pas vraiment de regrets à avoir laissé tel ou tel morceau de côté.

Tu peux nous raconter les débuts du groupe et le contexte qui l’entourait ?

On a commencé à jouer au début de l’année 1983, c’était cette fille Laura et moi au début. Elle jouait de la batterie et je jouais de la guitare et chantait. Elle a suggéré d’amener Heather car elle trouvait que je n’étais pas très bon à la guitare. Et j’ai dit « qui mais qui ? » (il s’énerve) et elle a répondu « Heather » (il rejoue le dialogue de manière très théâtral) « mais Heather joue de la batterie » lui ai-je répondu. Finalement Laura est partie, et Heather et moi avons demandé à Brett de jouer avec nous. Moi je voulais faire un groupe de rock’n roll et c’est tout.

J’ai lu que tu étais arrivé à la musique en bossant dans une radio, tu peux nous raconter ça ?

Ce n’était pas un travail, c’était un poste de bénévole qui a été mon premier contact avec la musique underground. Cette radio existe encore, tu peux l’écouter, ça s’appelle KAOS. Cette station formait les gens aux outils de la radio et de la communication. Je voulais faire de la radio car j’étais très attaché à cette idée de musique punk rock (sic). Je voulais partager le punk rock avec les auditeurs. Je n’avais pas réalisé que d’autres gens s’intéressaient à cette musique avant d’arriver à la radio. Et ça a été super de rencontrer des gens qui m’ouvraient sur un monde totalement inconnu. Je me suis mis à écouter plein de nouveaux groupes, aller à des concerts, rencontrer tout un tas de gens. Ce que je n’avais pas pu faire avant car j’étais un ado qui vivait dans un coin isolé. Grâce à ce boulot à la radio, j’ai pu voyager à Seattle, Portland ou Olympia pour aller à des concerts.

J’imagine que tu étais en contact à cette époque avec beaucoup de nouvelles musiques, c’était les débuts du punk rock. Tu avais des modèles en tête qui t’ont donné envie de te lancer dans la musique ? Tu écoutais ce qui se faisait en Europe notamment ?

J’étais intéressé par le punk rock mais je n’avais pas moyen d’y avoir accès. Aux USA à cette époque  le punk rock n’existait qu’à une échelle très underground. J’avais quelques disques de groupes anglais mais ce qui m’intéressait vraiment c’était le punk américain balbutiant : The Weirdos, The Ramones. Avec la radio, j’ai enfin pu écouter et découvrir tout un tas de groupes.

La musique de Beat happening avait un côté subversif et en même temps avec un sens de l’humour assez corrosif. Tu trouvais que le punk de l’époque de vos débuts se prenait trop au sérieux ?

Non pas du tout. Tu as déjà écouté The Ramones ou Blondie ? Ils mettaient beaucoup d’humour dans leur musique. Ils voyaient le monde avec du second degré. Je déteste la musique qui regarde et commente le monde et j’adore les groupes qui ont le sens de l’humour.

 

Beat Happening est souvent associé à un mode de production et d’enregistrement très primitif et brut, ce qui est ensuite devenu cette esthétique lo-fi reprise par beaucoup de gens.

On a juste utilisé ce qu’on avait sous la main,  il ne faut pas aller chercher plus loin. Parfois un enregistreur de mauvaise qualité et parfois un studio avec un producteur expérimenté. Mais on ne s’est jamais dit «  faisons un truc super brut et n’enregistrons que sur du matos pourri ». On a travaillé avec des gens de grand talent : Steve Fisk, Greg Sage (de The Wipers) qui nous ont fait profiter de leur savoir faire.  

Tu peux nous parler de Narcotic Dub Soundsystem, ton studio ?

J’ai commencé ce studio dans mon sous sol. Auparavant j’avais enregistré des disques ici et là mais je voulais avoir un endroit à moi pour faire mes disques et le mettre à disposition des artistes de K Records (son label). Il n’y avait pas de studio à Olympia, il fallait aller à Portland ou Seattle. Et puis l’idée était aussi de ne pas courir après le temps et l’argent et éviter de se presser dans le processus de création. Je voulais que les musiciens qui viennent chez moi oublient l’heure qui tourne et l’argent. Quand je repensais aux labels que j’avais aimé en grandissant ; Stax, Sun ou Motown, ils avaient tous un studio à disposition des artistes maisons. Mais dans les années 80, ça ne se faisait plus et je voulais renouer avec cette idée de lier les sorties du label à leur création physique in situ. Très vite pas mal de groupes (Mirah, Little Wings, The Microphones par exemple) ont sauté sur l’occasion. Ca a ouvert tout un champ de possibilités et permis à de supers disques de voir le jour . Toute une autre génération de groupes sont arrivés comme The Blow ou Yume Bitsu. Et ils n’auraient pas pu créer aussi librement dans un studio commercial.  

Je ne vous ai jamais vu en concert mais j’ai lu que le 1er live de Beat Happening avait eu lieu dans une cuisine. Tu te rappelles ce que tu t’es dit juste avant de jouer ?

(silence). C’est assez dur de se rappeler du premier concert de Beat Happening, car comme je disais plus haut je m’étais déjà produit pas mal de fois avec Laura, en duo mais pas sous ce nom là. Mais avant l’époque de Brett, on jouait déjà beaucoup des morceaux qui sont devenus le répertoire de Beat Happening. Le concert dont tu parles a eu lieu à l’automne 1983 je crois. Ce que je me suis dit c’est que c’était beaucoup plus solide et sérieux que ce que je faisais avec Laura, qui s’apparentait plutôt à de l’improvisation. Quand on a commencé à jouer avec Heather et Brett c’était beaucoup plus carré et crédible. Donc je me suis dit avant de jouer : « nous y voilà ! »

On raconte que vous choquiez souvent le public lors de vos concerts, notamment en démontant les clichés du punk hardcore de l’époque très viril. Tu peux nous raconter la réaction du public quand vous jouiez ?

En fait pour certaines personnes, Beat Happening ne méritait pas de monter sur scène car nous n’avions tout simplement pas le niveau. Pour ces gens là, on n’était pas assez au point pour mériter de faire un concert : on ne jouait pas assez bien de nos instruments et on n’avait pas assez répété pour gagner le droit de se produire sur scène. Mais nous on s’en fichait : on avait quelque chose à dire avec nos tripes et on le disait point barre. En Amérique, tout le monde a droit de s’exprimer et on utilisait ce droit.

Tes projets sont très liés à une éthique DIY, tu es quelqu’un d’engagé politiquement  ? Ce que tu viens de dire est assez politique par exemple et a pu être un modèle pour certaines personnes…

C’est sympa de ta part de dire ça. Pour moi tous les choix que j’ai fait sont politiques et si certaines personnes veulent s’en servir de modèle: libre à eux mais ce n’est pas du tout quelque chose qui me motive. Je veux juste jouer ma musique et la donner aux gens.  

J’interviewvais Alec McKaye il y a quelques jours et il me racontait qu’au tout début du punk à Washington les gens étaient très mélangés en termes d’âge, de classe sociale et donc de looks avant que l’uniforme punk n’apparaisse.

Oh j’adore Alec. Ce qui était dingue avec lui c’est qu’il était très jeune à cette époque là, il avait 14 ans. Aux USA , le punk était un truc d’adultes, de gens plutôt âgés mais lui il incarnait les teenagers qui sont arrivés dans le punk. C’est de cette bande là que le hardcore est venu ensuite.

Quand et comment as-tu commencé K Records ? Tu ne te retrouvais pas dans les labels qui t’entouraient ou tu voulais juste être totalement libre ?

On a créé le label car on était entouré de gens qui avaient des disques terminés mais aucun moyen de les sortir. Donc on monté K Records pour documenter et présenter les productions de cette scène locale très créative qui nous entourait. On le faisait à une petite échelle au début (100 ou 200 cassettes). J’ai l’impression que les motivations restent les mêmes qu’au début chez K.

Comment se passaient les signatures et le côté business ?

J’ai toujours sorti les disques de gens que je connaissais et dont j’aimais la musique. Certains que je croisais en tournée aussi. L’important est qu’il y ait un sens dans notre collaboration à l’échelle qui est celle de K Records, plutôt locale donc.

Pas mal d’artistes découverts par K Records sont devenus des groupes assez énormes (Beck, Modest Mouse, The Gossip par exemple…). Comment as tu vécu leur explosion ?

Oh on ne peut pas me blâmer pour ça (rires).  

Le label a beaucoup aidé les artistes femmes et on dit souvent que K Records a joué un rôle important dans le mouvement riot grrrls (en soutenant Kill Rock Stars notamment).  Trouves tu la situation meilleure aujourd’hui  pour les femmes dans la musique?

Je ne sais pas si c’est plus facile pour les femmes en musique mais il y a beaucoup plus de modèles à suivre. Dans les années 80, c’était déjà un chemin à parcourir pour les femmes de se dire « je peux faire de la musique ». Maintenant les routes sont tracées et peuvent être suivies, cela semble beaucoup plus naturel. Les femmes ont moins de complexes que dans les années 80. Et je pense que le fait que la musique soit beaucoup plus accessible aide aussi beaucoup. C’est super excitant je trouve que tout le monde puisse s’exprimer librement.

Tu t’es lancé en solo assez tard. Il y a eu un élément déclencheur en particulier ?

Non pas vraiment. J’avais ces chansons et je voulais que ce soit plus simple et travailler de manière plus spontanée sans avoir à me préoccuper de questions de plannings et de matériels. A un moment j’ai été fatigué de devoir tout organiser et gérer la collaboration avec les autres.

Pourtant ton deuxième album solo « before the dream faded » comporte de nombreuses collaborations. C’était important pour toi à ce moment précis de retrouver une énergie collective ?

En fait ces gens traînaient au studio et je leur ai demandé simplement de jouer ou produire mes morceaux. Je me suis donc retrouvé avec Mirah ou The Microphones sur mes morceaux et c’était génial car ce sont des artistes très talentueux. C’est le bon côté aussi d’être totalement indépendant avec le label et le studio.

Tu te rends compte que pour beaucoup ton parcours est la réalisation d’une utopie underground réussie ? As tu parfois des regrets ou des choses que tu aurais voulu faire différemment ?

Oui bien sûr j’ai certains regrets mais je trouve que les erreurs sont très importantes car elle te permettent d’apprendre et de changer la route que tu t’es tracé.

J’imagine que se repencher sur la carrière de Beat Happening a pu te permettre de poser un regard sur cette période de ta vie .

Oui et non. Beat Happening existait il y a tellement longtemps maintenant et j’ai fait tellement de choses depuis. La chose qui est sûre c’est que je me suis rendu compte à quel point le rôle des producteurs avec qui on a travaillé a été crucial et à quel point ils ont marqué de leur empreinte les morceaux de Beat Happening, Stuart Moxham (membre de Young Marble Giants) en particulier.

J’ai vu que tu avais mis aux enchères tes jeans portés pendant les 80’s avec un communiqué plutôt ironique. Tu trouves ridicule ce culte de l’époque que tu as vécu et cette retromania ?

En fait j’ai retrouvé ces vieux jeans dans mon grenier et avant de les jeter quelqu’un m’a dit « tu devrais les vendre et dire qu’ils sont à toi, les gens aiment les vieux jeans usés ». Et donc j’ai tenté le coup. J’ai encore une dizaine de paires de vieux jeans si tu connais quelqu’un que ça intéresse. Acheter des vieux jeans que tu ne vas pas mettre c’est vraiment bête non ? (rires) Après je collectionne les vieux disques cassés de mon côté que tu ne peux pas écouter c’est débile aussi.

Tu es une icône pour beaucoup de gens. C’est pourtant le genre de statut contre lequel j’imagine tu t’es beaucoup battu. Tu te sens comment par rapport à ça ?

Je n’ai pas envie de répondre à ça car je n’ai pas envie de penser à mon statut. C’est à toi qui commente ma musique et regarde ma carrière de décider, pas à moi. Ces histoires ne font pas partie de ma vie.

Pensez vous refaire des concerts avec Beat Happening ?

Non je ne pense pas. Je rejouerai des concerts avec Beat Happening si on ne joue que des nouveaux morceaux.  

 

Calvin Johnson sortira un nouvel album le 12 octobre produit par Patrick Carney, la moitié des Black Keys. Vous pouvez déjà écouter un 1er extrait ci dessous. New Noise est en kiosques tous les 2 mois, pensez à l’acheter.