Ghostmane: American Horror Story

A la première vue de cette photo et si vous n’avez jamais entendu parler de Ghostmane, il y a fort à parier que vous puissiez penser que la musique de ce jeune chevalier du Zodiac est à classer quelque part entre emo hardcore et neo metal. Vous auriez en partie raison, mais seulement en partie. Magnéto Serge:

Et oui vous l’aurez compris, Ghostmane est le dernier rejeton de la scène Soundcloud Rap US qui est aussi passionnante qu’écoeurante et donc forcément fascinante d’un point de vue critique. Originaire de West Palm Beach, Eric Whitney (c’est son vrai nom) commence par frayer avec des groupes metal et hardcore. Grâce au guitariste de son groupe Nemesis, il découvre le rap de Memphis et notamment Three 6 Mafia, parrain du crunk et de l’esthétique Horrorcore qui semble l’avoir beaucoup marqué. Il commence à rapper après avoir déménagé à Los Angeles et lâché un boulot de physicien à 65 000 dollars l’année (c’est les parents qui doivent être contents) et s’acoquine avec le Schemaposse du défunt Lil Peep. Après quelques collabs, notamment avec Pouya, il se lance en solo courant 2017. Les blancs ne savent pas sauter, mais ils savent comment marketer un projet rap sur Internet en 2018.

Voici donc Ghostmane, dernier rejeton d’une scène qui avale et régurgite tout ce qui lui tombe sous la main sur Youtube et Instagram pourvu que l’esthétique soit forte et tape à l’oeil. Si les défunts chefs de file de ce « mouvement » (Dieu me pardonne) ont prouvé une chose c’est bien cela: le rap n’est plus une question de rap. Entre XXXTentacion qui sample Slipknot et Lil Peep qui reprend l’esthétique ado de Blink 182 et Brand New, il y a donc désormais Ghostmane qui mixe sans vergogne un paquet de fondamentaux metal sans se soucier de la cohérence générale du truc. L’important c’est de marquer les esprits au premier coup d’oeil (temps d’attention moyen sur les réseaux sociaux 8 secondes).

Le cahier de tendances de Ghostmane c’est donc un logo black metal, du face paint, des tatouages a gogo, une grosse louche d’ésotérisme et des influences musicales qui titillent les fonds de tiroirs de l’emocore Dungeons & Dragons (rappelez vous de Coheed & Cambria). Vous pensiez que Deafheaven était le plus gros sacrilège subi par le black metal ces dernières années? Reprenez un peu de pop corn.

Et le rap dans tout ça? Et bien Eric, 27 ans au compteur (attention année cruciale), a bien compris qu’il faut cliver pour mieux régner. Son flow divise ses fans et ses haters. Désagréable et nasillard, il reprend les accélérations typiques de Bone Thugs’n Harmony et donc Three 6 Mafia, agrémenté de cris hardcore saturé à la metal zone. « Est-ce que c’est bon? » se demandait le circonspect Stereogum (seul média de masse à avoir parlé de l’animal) « Honnêtement je n’en suis pas sûr. D’une perspective rap, probablement pas ». Si je partage totalement ces interrogations, ça ne m’a pas empêché de saigner 30 fois plus les videos de ce Jonathan Davis des années Kylie Jenner que les morceaux du dernier Death Grips (on passera sur l’embarrassante philo ésotérique du MC qu’il n’a pas hésité à se tatouer sur le visage).

Pourquoi donc? Parce que cette laideur est fascinante et que le résultat musicalement ressemble à la fois à beaucoup de choses et rien de connu. Enfants des provocs de bas étages de Marilyn Manson, de l’esthétique Drill et Goth de Salem, fascinés par les flingues de Chief Keefe et la mode des années 90/2000, cette génération offre une relecture de la culture populaire des années Internet extrême et dégoûtante. Elle est excessive car elle n’a connu que l’opulence des références. Et elle n’a aucun complexe car elle est née scrutée en permanence par le regard de l’autre (derrière un écran) qui ne fait que l’encourager à se donner en spectacle. Dont acte.

PS: le dernier clip de Ghostmane invite le batteur Travis Baker (oui oui celui de Blink 182, Transplants etc…). La boucle est bouclée.