Simon Provencher prouve que la musique expérimentale peut être simple et belle

J’avais déjà exprimé ici mes doutes sur l’endroit où se trouvait la musique dite « expérimentale » ces dernières années. Coincés dans des formules, occupés à regarder leur supposé radicalité comme leur nombril, pas mal de musiciens avaient semble-t-il oublié au passage la vertu première de la musique non formatée: expérimenter. C’est donc toujours avec beaucoup de plaisir qu’on reçoit un disque aussi ovni et bien fichu que le Mesures de Simon Provencher, guitariste québécois (vu dans le groupe post punk Victime), pour la première fois en solo.

Celui-ci est assez malin pour ouvrir son voyage sonore par le bien nommé Choix multiples dont le titre m’a fait un écho lointain aux Stratégies obliques de Brian Eno. Musicalement, on flotte en apesanteur entre la richesse organique des Instrumentals de Arthur Russell, la musique minimaliste (quelle magnifique clarinette) et l’indépassable When de Vincent Gallo. Si l’on garde ces références en tête tout au long de l’écoute de cet album, elles n’avalent pas le propos du musicien dans un passéisme un peu abscons. Au contraire, le guitariste, reconverti ici en chef d’orchestre transversal, semble debout sur les épaules de ses maîtres à penser pour regarder ce qui va se passer ensuite. C’est une qualité rare dans la musique (expérimentale ou non) de parvenir à trouver le juste équilibre entre digérer les recherches passées et apporter un propos personnel. Simon Provencher la possède sans aucun doute. Je lui ai posé quelques questions à travers l’écran d’ordinateur pour en savoir un peu plus sur ses méthodes, son parcours et sa vision de la musique.

Quelle est la part de hasard dans la composition du disque?

Pour cet album, j’ai fait les guitares de base et j’ai laissé carte blanche aux musiciens avec qui je collaborais à distance. Il y avait donc une grande part de hasard. J’ai pris en compte par exemple un accident de mon logiciel de production quand j’ai traité les clarinettes de Elyze Venne-Deshaies. J’ai essayé d’encourager les impulsions les plus libres possibles. Je suis habitué à jouer dans des groupes avec les autres gens dans la pièce. C’est la première fois que je travaille sur un mode purement Internet. C’est de la musique improvisée mais jouée à distance et c’est intéressant car les interactions en deviennent plus accidentelles que si on était tous dans la même pièce. On ne peut pas échanger de regards donc on cherche un autre moyen de créer des interactions. Je pense que cette méthode a encouragé plus d’audace de ma part dans les expérimentations.

Tu t’es fixé des limites? C’est souvent le travers de cette méthode assistée par ordinateur, je trouve, de tomber dans une certaine grandiloquence…

Je ne voulais pas que ça devienne baroque, genre 18 guitares. J’avais une intention minimaliste.

Tu es attiré par les formes artistiques difficiles? Car le disque est bien à la jointure d’une musique pop et savante je trouve.

Je ne me dis jamais « je vais faire de la musique d’art ». Mais je me suis beaucoup intéressé à la musique improvisée ces dernières années. Le fait de jouer du post punk avec des sonorités abrasives a ouvert un peu ce terrain là. J’ai pris une décision quand même avec ce projet de faire quelque chose de plus cérébral, savant. J’avais joué les guitares de manière assez instinctive. C’est quand j’ai reçu les autres parties des instrumentistes que j’ai décidé de reconstruire/dénaturer un peu les formes que c’était.  Et puis quand j’ai décidé que je ne jouerai pas ce disque live, je me suis dit que je pouvais être totalement libre. C’était pas grave si j’étais incapable de rejouer les morceaux ensuite.

Tu as un premier choc musical en tête dont ont pourrait trouver des traces dans ta pratique actuelle?

Au secondaire, on avait un cours de musique et on pouvait choisir n’importe quel instrument. Je ne sais pas ce qui m’a pris mais j’ai choisi la trompette. C’est un peu gênant. Enfin non c’est pas gênant (rires). Je trippais sur un morceau de Muse avec une trompette. J’y avais vu quelque chose que je voulais faire. J’ai abandonné ensuite mais j’ai découvert la musique alternative, indie avec des groupes comme Radiohead et Flaming Lips. Et puis comme plein de gens de ma génération, c’est Guitar Hero qui m’a poussé à commencer la guitare. J’aimerais dire que c’était une inspiration divine mais non (rires). Je suis dans le groupe Victime depuis 5 ans. C’est avec eux que j’ai pris un chemin plus professionnel.

Ça te limite ce qu’on appelle « musique actuelle », notamment dans le cycle assez monotone imposé par l’industrie (disque, clip, tournée, réseaux sociaux, promo…) ?

Un peu. Avec les musiciens de Victime, on a collaboré avec le théâtre. J’ai aussi fait un soundtrack de spectacle de danse. Avec mes collaborateurs actuels, ce sont toujours des processus inspirants. Ca m’a fait du bien je crois que la partie tournée se calme un peu, de ne plus mettre tout mon temps libre (quand je ne suis pas au boulot) pour faire de la route afin de jouer des concerts. C’est génial, j’ai hâte que ça recommence mais la pause m’a fait du bien. Il y a aussi le côté financier. Les groupes sont plus durs à rentabiliser.

Tu te reconnais dans l’idée d’éthique punk?

Je me considère comme un artiste Do It Yourself, dans le sens où je fais tout moi même (composition, enregistrement). Je ne veux pas être l’artiste qui attend sa subvention. Je veux pouvoir réaliser les idées que j’ai par moi même. Mais je ne suis pas non plus un puriste. J’aimerais beaucoup travailler avec le cinéma par exemple.

J’ai l’impression que les musiciens trouvent beaucoup plus de liberté actuellement dans d’autres milieux créatifs que dans le milieu musical lui même où on demande aux artistes d’être formatés et de rester dans une seule catégorie…

Dans le milieu de l’Art ou expérimental, les traditions exploratoires sont plus fortes je crois. Et on laisse donc plus de liberté aux musiciens. Ma collaboration avec le théâtre a été une forme de révélation pour moi sur cet aspect là.

Tu avais des références justement de cette « tradition exploratoire » sur ce disque?

Oui, il y a l’album de Alva Noto & Ryūichi Sakamoto et ceux de Kara-Lis Coverdale que j’ai beaucoup écouté au moment du mix. Sur le plan du jeu de guitare (le picking notamment), il y a Vashti Bunyan qui a une grosse influence sur moi. Je citerai aussi The Durutti Column.

Pour finir, en référence au titre de ton disque, je me demandais si tu sortais de ce projet avec plus de réponses ou plus de questions qu’avant sa conception?

Plus de questions je pense. J’ai plein d’idées mais je ne sais pas trop encore comment les filtrer et où elles vont m’emmener. Par exemple, je n’imaginais pas faire de live avec ce projet et maintenant j’en ai très envie. J’ai hâte aussi de voir la réaction des gens après la sortie du disque. J’ai envie de connaître le rapport que les gens vont avoir à ma musique et je pense que ça m’aidera aussi à savoir où je veux emmener ma pratique ensuite.

ADRIEN DURAND

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