Mépriser l’engouement actuel du grand public n’est pas un geste politique

Régulièrement l’engouement général me laisse sur le bas côté de la route. Game Of Thrones, Radiohead, Beyonce :  les gens autour de moi s’emballent et je regarde le train passer de loin sans essayer de monter dedans.

Dans la catégorie des choses qui me passent à mille lieux au dessus de la tête, il y a le football. Ca remonte peut-être  à l’époque de mes quinze ans où m’en désintéresser était une manière aisée de faire le malin mais vingt ans plus tard je dois bien l’admettre: j’ai à peu près autant envie de regarder un match de la coupe du monde que d’écouter le nouvel album de Drake. Le coup de sifflet final donné, les cris de joie dans la rue et les klaxons retentissant, il a bien fallu que je me résolve à cette constatation: tout le monde exultait, ivre de cette victoire . On oublierait presque les scooters brûlés et les éventuels comas éthyliques du lundi matin.

Tout le monde ou presque puisqu’un petit village d’irréductibles grincheux continue de résister et d’imposer au monde (virtuel du moins) sa pensée en contre. Le foot c’est de la merde, les gens qui s’emballent sont des moins que rien et il n’y a rien à gagner pour l’humanité à vénérer une bande de millionnaires sponsorisés par des marques qui font travailler des enfants.

A cet endroit, j’ai envie (enfin) de rentrer dans la bataille. D’abord parce que la première chose qui m’a sauté aux yeux c’est que de mémoire récente on n’a seulement vu les français se rassembler dans le temps du drame, les attentats notamment. Difficile dès lors de ne pas se féliciter de voir tous ces âges, classes sociales et têtes se mélanger en souriant. Certains me taxeront peut-être d’angélisme bon ton mais franchement je pense qu’après les années que la France vient de vivre on ne devrait pas se fâcher de voir gamins et quadras s’arroser de bière sur la Bastille ou se jeter dans le Vieux Port à Marseille (et je ne parle pas de la politique sociale menée actuellement).

Si on prend un peu plus de hauteur, il serait bon aussi de se rappeler que la France de ceux qui s’insurgent aujourd’hui contre l’engouement pour cette victoire sportive est un pays qui reproduit un système fondamentalement élitiste, en particulier intellectuel. Dans la France que je connais, celle que je fréquente au quotidien par exemple en travaillant dans la culture et l’audiovisuel, on navigue de pistons en « fils/filles de » tout en faisant semblant que la méritocratie est un concept efficient. Prout. « Et si nous aussi on klaxonnait toute la nuit en sortant du festival d’Avignon »? Olivier Py vs Mbappé. Certains ont décidé de mettre la barre (de rire) très haut cette année.

Les deux territoires qui sont capables, par l’engouement qu’ils suscitent et le potentiel d’identification qu’ils offrent, d’effacer les barrières sociales et économiques sont le sport et la musique (le rap oui), des affaires de gamins prêts à tout pour se sortir de leur condition. A cet endroit de ma réflexion, je ne peux m’empêcher de me rappeler le concert de PNL à Bercy cet automne. Le temps d’une soirée, bobos, modasses, parents avec leurs enfants, jeunes semi ploucs en goguette (comme moi) et gamins de banlieues se sont côtoyés et ont chanté les mêmes chansons. Le parallèle avec le foot est assez fort parce que la grande force de PNL c’est d’avoir donné, parmi d’autres choses, un message simple à tous les gamins de France: c’est ok d’être fragile et pas sûr de soi. Comme aujourd’hui cette victoire donne à son tour un message simple: il est encore possible de vivre et réaliser quelque chose ensemble ici en France. Et évidemment ce ne sera pas un film des Frères Larrieu qui permettra ça.

Se féliciter de cette victoire ce n’est pas embrasser la politique d’Emmanuel Macron. Ce n’est pas non plus embrasser des tendances identitaires. Comme regarder un film de Woody Allen ne fait pas de vous un violeur d’enfants et aller au cinéma voir Black Panther ne fait pas de vous un militant de Black Lives Matter. Etre irréprochable sur le plan éthique et politique est une chose extrêmement difficile, en particulier en cette mi juillet 2018. Et il n’y a pas plus de raison de s’interdire de regarder jouer un gamin de 19 ans payé des millions que de se payer un voyage à Londres  pour voir une rock star anglaise qui demande uniquement des m&m’s rouges, une loge peinte en noire et le prix de deux appartements dans le XIème arrondissement pour un set de 50 minutes.

En voyant tous ces commentaires mécontents, anti foot, anti foule, anti « conneries des masses », j’ai repensé à l’opération de communication orchestrée de main de maitres merdes par les équipes de Macron autour de la fête de la musique. J’ai repensé à ceux qui se félicitaient de voir la musique électronique célébrée à l’Elysée d’un gouvernement à vomir. J’ai repensé au maladroit communiqué de Kiddy Smile et puis au silence effarant de Chloe, invitée elle aussi à cette occasion et dont l’absence de positionnement fut une forme de validation. Je me suis rappelé que la techno ne sera jamais aussi populaire que le foot mais que la récupération politique guette chaque représentant d’une communauté (de fans) et que finalement notre intelligence et notre clairvoyance doivent s’exprimer exactement à cet endroit, celui où nos prises de positions ne doivent pas nous couper  de ce.lles.ux qui nous entourent, où on peut tourner sept fois notre langue dans notre bouche avant de contribuer à l’abrasion totale du tissu social. Et peut-être même, qui sait, certain.es seront-ils/elles capables d’accepter que certaines joies publiques ne sont simplement pas les leurs ?

PS: Tony Parker quitte son club de toujours les San Antonio Spurs pour les Charlotte Hornets!

 

source photo: AFP