Et si on s’était complètement planté sur le rap Soundcloud ?


Il y a quelques années, un collègue journaliste pour un grand média musical me disait “je ne vais pas continuer ce boulot jusqu’à mes 45 ans. J’aurais bien du mal à cet âge là à trouver quelque chose de malin à dire sur des disques sortis par des gamins de 18/20 ans”. Difficile de lui donner tort tant on voit le traitement catastrophique fait par les médias de certaines esthétiques et niches underground post adolescentes. Un exemple criant de vérité serait la vague du rap Soundcloud apparue il y a quelques années, un mouvement fait de jeunes producteurs et MC’s qui ont acquis leur popularité via la plateforme de streaming et des réseaux sociaux où n’étaient pas encore inscrits leurs parents et grand parents.

Il y a quelque semaines Scaachi Koul, journaliste américaine pour le site Buzzfeed, publiait un portrait assez intéressant du rappeur Lil Pump associé à cette vague et devenu à 18 ans la nouvelle idole des kids un peu partout dans le monde. Son papier intitulé Même Lil Pump ne peut pas tout avoir dans la vie est rédigé du point de vue d’une journaliste née en 1991 et déjà presque trop âgée et extérieure au mouvement auquel elle s’intéresse pour en donner un point de vue pertinent. Elle confesse ainsi son impuissance: “Lil Pump me traite gentiment comme la tante un peu embêtante qui lui demande s’il a eu des bonnes notes à l’école. “ Si Lester Bangs conseillait de ne pas devenir potes avec les musiciens qu’on interviewe, l’adage a semble-t-il besoin d’un coup de refresh. A présent, le souci est de trouver des journalistes ayant les codes adéquats pour documenter la musique qui se fait ici et maintenant.

Le rap Soundcloud a été rapidement réduit à deux de ses aspects les plus excessifs: les tatouages faciaux et la défonce au Xanax, évidemment dans une démarche volontairement sensationnaliste. S’il a vu l’émergence de nouvelles stars du genre, au hasard XXXtentacion, Post Malone, Lil Uzi Vert, Lil Pump donc ou Lil Xan, cette scène pendant la deuxième moitié des 2010’s a écrit une nouvelle page du rap et raconté dans l’ombre un paquet d’histoires intéressantes, qui donnent à voir entre les lignes une image de la jeunesse de notre époque.

Aux origines de cette scène, on trouve notamment le passionnant collectif Gothboiclique, de Los Angeles, formé de Mc’s et beatmakers nés à la fin des années 90 et qui se sont rencontrés sur Tumblr ou Twitter aux alentours de 2013. La petite bande a réuni au cours des années une dizaine de membres dont le plus éminent est décédé en 2017 d’une overdose à l’âge de 21 ans: Lil Peep. Propulsé en quelques mois lumières nouvelle idole d’une génération, broyé par les drogues et aussi impudique que peut l’être un gosse né avec un smartphone dans la main (il s’est filmé en train d’avaler les xanax coupés à l’héroïne avant son OD), Peep a laissé un trou béant derrière lui. Pour ses anciens collaborateurs en particulier.

Ainsi, les membres de Gothboiclique racontent une drôle d’histoire d’adolescence. Son fondateur, Adam Mcllwee, né en 1990, est plus connu sous le pseudonyme de Wicca Phase Springs Eternal. Ancien membre du groupe emorock Tiger Jaws, le jeune américain définit un cadre inédit pour la musique rap en perte d’esthétiques alternatives. Baigné autant par la musique indie des années 2000 (et son versant le plus émotionnel et déchirant donc), il a développé un rap ambient au chant extrêmement caractéristique (qui rappelle énormément celui de Tom Delonge de Blink 182) et qui a rapidement divisé le public en deux, entre adoration et détestation. Petit WASP de Pennsylvanie, Mcllwee est le dernier avatar d’une déclinaison blanche (et un peu contrariée et intellectualisée) d’une musique de rue noire, en l’occurrence la trap, dont il aura gardé les TR808 et les hi hats aux sonorités de mitraillettes caractéristiques. Fer de lance d’un renouveau emo, au même moment où l’Echoplex à L.A. lançait la soirée Emo Nite, à destination des nostalgiques de Taking Back Sunday et Fall Out Boy, Wicca Phase Springs Eternal passionne les journalistes et développe autour de lui des communautés de fans qui se reconnaissent plus dans ces morceaux que dans les histoires de gangs de rues, de deal et de flingues de ses congénères d’Atlanta ou Chicago.

Ce qui frappe dans sa musique c’est une atmosphère funèbre, pas nécessairement désespérée mais qui appelle à l’exploration des inquiétudes les plus morbides. Pas étonnant que l’un des héros de cette nouvelle génération soit Phil Elverum et ses projets The Microphones ou Mount Eerie. Propulsé “godfather of emo rap”, Mcllwee rejette les excès (drogues et tatouages donc) et reste dans l’ombre, décloisonnant intelligemment les scènes et les esthétiques (il tourne avec les coreux de Turnstile en ce moment) et conquérant un nouveau public d’ados normcore paumés et émus. Pendant que les majors remplissent son répondeur téléphonique de messages et propositions alléchantes. En vain.

Gothboiclique a donné naissance à un autre personnage assez exceptionnel du point de vue de la dramaturgie de la pop music contemporaine. Lil Tracy, puisque c’est de lui dont il s’agit, paraît bien indiqué pour endosser le costume du super héros underground que refuse Wicca Phase Springs Eternal. Né en 1995, Jazz Butler, de son vrai nom, est le fils de Ish Butler (Digable Planets, Shabazz Palaces) et Cheryl “Coko” Clemons (membre du groupe r’n b vocal Sisters with Voices). Enfant d’un foyer brisé, en rupture scolaire, il fugue à 18 ans à peine et quitte Virginia Beach (où il vit avec sa mère) pour s’installer dans une tente dans un terrain de vague de L.A avant de rencontrer les membres de Gothboiclique et de squatter un loft de Skid Row, quartier des junkies de la capitale du divertissement. Il y fait la rencontre/coup de foudre de Lil Peep dont il accompagnera l’ascension fulgurante dans l’ombre avec notamment le morceau White Wine, premier hit de la bande.

Peu avant la mort de Peep, Tracy est complètement désorienté, vit dans un appartement vide à Philadelphie, brouillé avec son meilleur ami, lui qui lui préfère désormais de nouvelles rencontres du music business. Marqué par les excès narcotiques, Tracy fait peu après l’enterrement de Peep une crise cardiaque après l’ingestion de drogues en trop grande quantité. Les médias suivent de loin le rétablissement de celui qui devient peu à peu la figure culte du rap US avant de s’emparer de son histoire ces derniers mois, prêts à faire de lui la nouvelle tête d’affiche authentique d’une scène en manque d’histoire croustillante. Et peu importe au final que les projets qu’il accumule sonne finalement beaucoup plus proche d’un rap classique mélodique et autotuné que les vocalises d’outre tombe de Peep et Wicca.

Homme enfant ultra fragile, Jazz Butler semble en permanence sur le fil, une manette de jeux vidéos dans la main, un blunt dans l’autre, lointain croisement de ODB, Heath Ledger et Kurt Cobain. Une joue porte un tatouage du surnom de sa mère, l’autre du “A” pour Anarchie que portait Lil Peep au même endroit. C’est justement à cet endroit qu’on réalise qu’on s’est complètement planté sur le compte d’une partie de ces nouveaux rappeurs. Bien vite catalogués “attention whores”, prêts à tout pour quelques secondes de célébrité, Lil Tracy et ses congénères sont les descendants des enfants perdus de J M Barrie, le créateur de Peter Pan ou un remake digital et monstrueux de The Breakfast Club. Des gosses paumés  qui s’excluent d’emblée de la société, sans retour possible en arrière. Incapables de grandir (la particule “Lil” raconte exactement cet adieu impossible à l’enfance), de s’identifier à une scène musicale, défoncés aux drogues qui servaient à abrutir la dépression de leurs parents (Xanax et Valium), les rappeurs qui gravitent autour de Gothboiclique expriment une vision qui n’appartient qu’à eux, à leur public dont les membres leur envoient à longueur de journées lettres énamourées et fan art naïf et à leurs parrains (qui comptent évidemment Ariel Pink et Tyler The Creator). Pendant ce temps là,  le business de la music et les journalistes courent derrière le train sans piger grand chose de la révolution esthétique qui se joue sous leurs yeux. Tristes adultes déboussolés.