Parfois j’aimerais croire en Dieu

A force d’écrire et réfléchir à mon rapport à la musique et au monde qui m’entoure, j’ai fini par mieux me comprendre. C’est probablement une démarche extrêmement égocentrique, surtout quand je rends publiques ces recherches et tâtonnements mais quelque part, je suis soulagé de faire barrage à certains aspects du monde extérieur qui jusqu’ici m’écrasaient et “me roulaient dessus” comme je dis souvent.

En 2017, j’ai écrit un article qui s’appelait Je ne retrouverai jamais la puissance de mes émotions adolescentes…et c’est tant mieux. Ca peut paraître bête mais il y a un avant et un après l’écriture de ce papier pour moi. J’y comprenais enfin quelque chose qui me désarçonnait profondément, à savoir cette quête un peu inutile de la puissance de mes émotions esthétiques initiales, celles qui me poussaient chaque jour à aller dans des salles de concerts, écouter des disques. Et puis j’ai compris: je cherchais le flash initial, le même que celui qu’on ressent à la première prise de drogue et qui nous pousse ensuite à rechercher cette “révélation”. Et une fois que j’avais mis des mots là dessus, je pouvais aisément démonter les poussées de nostalgie, la peur du temps qui passe, la futilité coupable d’une partie de mes activités et intérêts. La sensation parfois aussi de se sentir inutile.

“Révélation”. Un drôle de mot. C’est le nom d’un label de hardcore américain. C’est aussi le jaillissement de certaines vérités cachées. C’est la connaissance qui vient de Dieu. Et c’est une forme d’événement que je n’ai jamais vécu. Peut-on faire le deuil de quelque chose qu’on a jamais vécu? Une question impossible. J’ai grandi dans une famille qui ne faisait pas de place au sentiment religieux, qui en faisait une sorte de tabou, voire une sorte d’ennemi. Mon intérêt premier pour ces questions de religion est sûrement venu de là. Quoique. Il est peut-être temps d’assumer ses appétits.

Ne pas croire en Dieu pour moi ça a longtemps été n’appartenir à rien. La question de la communauté me faisait énormément rêver. Je me suis plongé dans la culture juive dont l’héritage plus ou moins contrarié inondait le cinéma et la littérature que je dévorais. J’ai développé en même temps une obsession pour New York, une ville cosmopolite où le religieux se nichait un peu partout. Et puis un jour, j’ai décidé de partir en Israël, essayer de toucher du doigt une forme de réalité surnaturelle qui m’avait toujours boudé. Personne ne m’a compris autour de moi. Sauf l’ami avec qui je suis parti. Je me souviens m’être senti porté en arrivant là bas. Je n’avais pas peur des attentats. Ce serait sûrement différent si j’y partais aujourd’hui. On est arrivé à Jérusalem de nuit, en voiture. On dormait dans une chambre sur les toits, on entendait les hélicoptères et on croisait beaucoup de gamins avec leurs fusils, puisqu’ils sont censés le garder avec eux pendant la durée de leur service militaire. Nous avons visité le Mur Occidental (appelé à tort mur des lamentations). Je me souviens très bien de l’excitation qui m’habitait. Allais-je enfin ressentir une forme d’élévation spirituelle? La réponse a été non.

Et pourtant, ce voyage a changé ma vie et la vision qui était la mienne. D’abord certainement parce qu’en échangeant avec les gens que j’ai rencontré sur place j’ai pu comprendre un peu mieux l’histoire de ce pays. Mais surtout, et ça je ne l’ai compris que récemment, parce que cette quête d’un absolu n’était pas une quête de sens. C’était la recherche d’un ailleurs.

Parfois j’aimerais croire en Dieu. J’aimerais qu’un élan plus grand que moi m’emporte, trouver une raison à mes actes, mes choix, mes pulsions. J’aimerais m’échapper de la réalité quotidienne. Et, peut-être faute de mieux, c’est ce qui me pousse à lire des livres, écouter des disques, regarder des films.  Que reste-t-il du présent si tous nos actes et toutes nos pensées sont dirigées vers un ailleurs? Si on finit par vivre au travers des yeux et des mots d’un songwriter américain ou d’un jazzman éthiopien? La pop music est comme la religion une forme d’opium sûrement qui procure des flashs donc, des frustrations, des rêves et qui nous arrachent souvent à la réalité du quotidien. Maintenant que j’en perçois (et assume) la futilité et la pulsion « égotique », je suis, je crois plus à même de guider ses envies d’ailleurs et ses obsessions, voire même en faire un terrain de partage et de communication. Transformer ce qui peut ressembler à une fuite en avant en un terrain d’occupation du présent et de la réalité. Sentir le sol sous mes pieds et le temps qui passe laisser des traces sur mon visage.

Il y a quelques années, deux juifs hassidiques m’ont abordé devant un musée new yorkais: “Bonjour, vous êtes juif vous, on peut vous parler un instant?”J’ai dit non et je suis allé regarder la mer frapper les rochers. Je ne sais plus à quoi je pensais. Peut-être à un disque de country des années 60 où à la tête qu’auront mes enfants une fois devenus adultes.

Illustration Manon Boulart. Design Romain Barbot.

photo « Light of The World » Adrien Durand

photo Israël Adrien Kanter