Et si notre hyper-créativité épuisait nos proches?

Life lessons- Martin Scorsese

Quand j’avais 14/15 ans, à l’ère pré-Napster, je pouvais difficilement m’offrir plus d’un CD par mois. Comme pas mal de gamins de ma génération, j’empruntais et copiais des disques à la médiathèque de ma ville. Je me rappelle y avoir découvert par hasard plein de trucs géniaux (Will Oldham, Boards Of Canada, Jawbreaker, Squarepusher) et un groupe qui m’intriguait par le nombre de disques disponibles : Guided By Voices. Les albums étaient formés de plein de bouts de morceaux, lo-fi et punk. Après m’être un peu renseigné, j’ai découvert que Robert Pollard, le mec derrière le projet était super actif. Prolifique même. Et peu importait que les morceaux publiés ne soient pas vraiment finis ou truffé de pains.

A cette époque (fin 90’s), être hyper-créatif était presque une tare, commercialement du moins. En grandissant, je me suis rendu compte que j’étais moi aussi de cette race épuisante: celle des hyper actifs, toujours en train de lancer des dizaines de projets. Des groupes, des voyages, des livres, des photos, des festivals, des concerts, des tournées… Avec l’explosion d’Internet et l’arrivée à un âge où il socialement acceptable de ne pas avoir de job fixe et de rentrée d’argent (de 19 à 27 ans en gros), cette façon de dépenser mon temps est devenu un mode de vie. Et puis petit à petit c’est même devenu un job (ou une façon de travailler). Quand j’étais plus jeune mon héros était Vincent Gallo, un mec capable de faire un film, un disque et même vendre son corps pour 50 000 dollars en période de célibat. Une sorte de proto-slasher en somme (pourquoi nous a-t-il fallu trouver un vilain anglicisme pour chaque chose? Je ne comprendrai jamais).

 

Cette hyper-créativité (ce n’est pas un mot anglais vous avez vu?) est très ambivalente socialement. De prime abord, elle ouvre des portes et des rencontres d’une manière exponentielle. On se nourrit (goinfre?) de ces rencontres, de ces collaborations. Et on brille aux yeux des autres (puis de soi même) d’être un moteur. Et puis  arrive l’âge où la plupart des gens se replient sur eux mêmes, à l’approche de la trentaine, en privilégiant un modèle traditionnel, du couple, avec un enfant. Les projets non rémunérateurs ou trop gourmands (en temps) sont mis de côté. Et d’un seul coup, on se retrouve dans une drôle de situation: on épuise ses proches et on se tape la tête face à ses idées, et ses envies (même si vos proches sont sympas, la preuve ils ont participé à votre crowdfunding).

Je vous vois venir d’ici, être créatif, peut être très rémunérateur dans certains milieux, certes. Mais si l’on considère qu’avoir une idée dans le bureau d’une société vous enlève sa propriété intellectuelle à l’instant où elle sort de votre esprit puis de votre bouche, je ne vous le conseillerai pas. Le principal souci vient certainement d’une illusion de grandeur donnée par la technologie. A force de ne plus faire le tri entre aucune idées, aucun projet et de ne plus avoir aucun filtre pour faire le tri entre ce qui fait avancer le monde (et le divertit) ou ce qui s’apparente à la diarrhée d’un cerveau angoissé, on se retrouve bien souvent devant un énorme tas de pierres que personne n’aurait l’idée d’utiliser pour construire sa maison.

Je suis bien mal placé pour donner des conseils, toujours coincé entre dix projets en cours et des centaines de notes prises dans mon téléphone au milieu de la nuit. Mais en comprenant un peu mieux pourquoi à certaines périodes de ma vie j’ai pu me remplir de projets pour ne pas affronter certaines réalités, j’ai été aussi capable dans une période plus heureuse d’investir temps et énergie de manière plus constructive. Réapprendre à m’ennuyer. Et garder pour moi mes projets de remake de Taxi en skateboard dans Paris.