Camera Silens: les héros du peuple sont immortels

photo: Jean-Marc Gouaux

“Une histoire où le vécu prima sur les aboutissements et où réunir les siens était plus crucial que faire carrière”

Sacré paradoxe. De nos jours, n’importe quel groupuscule punk des années 70 à 90 tente de jouer sur le business de la nostalgie pour grapiller ici et là quelques sous en faisant fructifier son passé de rebelle underground qui vomissait le capitalisme. Pourtant, ce n’est pas par le biais d’une anthologie, d’une tournée de reformation ou (pire) d’un nouvel album qu’on a reparlé des punks bordelais de Camera Silens mais grâce à la publication il y a quelques mois d’une histoire orale, Camera Silens par Camera Silens accompagnée par l’auteur et musicien Patrick Scarzello. Avec une mission à la hauteur du halo intacte qui nimbe le groupe français: celle de raconter son histoire en dehors de toute approche sensationnaliste et simplification putassière.

Photo piquée à l’excellente Fanzinothèque.

Quand je rencontre Patrick peu après avoir fini le livre, on sent qu’il a eu le temps de prendre la pleine mesure du projet qui lui a été confié par les membres du groupe. Il y a peu de groupes assimilés oï à avoir été évoqué par les médias généralistes, Camera Silens en fait partie et pas forcément pour des raisons musicales. La culture populaire retiendra principalement le passé de braqueur du charismatique premier chanteur du groupe, Gilles Bertin, qui s’est rendu à la justice après vingt ans de cavale, en 2016. Il est évidemment un des éléments clés de l’histoire du groupe mais pas le seul et c’est un des aspects salvateurs du livre mené par Scarzello. On y aborde sans complexe les contradictions de la scène punk française naissante, les composantes sociales et culturelles d’un groupe qui, bien heureusement, aura su traverser les époques pour d’autres raisons que la fascination pour les faits divers et le paysage désormais défunt du rock underground bordelais. 

Quand je suis arrivé à Bordeaux dans les années 1970 après un passage par un disquaire parisien, la ville était sale, les façades noircies, il pleuvait tout le temps. On se serait dit à Londres. C’était glauque et gothique, parfait pour moi” raconte Scarzello. “Je rencontre Camera grâce à la vie bordelaise, on se retrouve tous dans les mêmes repères, il y a les premiers concerts et les premières rencontres pour le fanzine ‘On N’est Pas Des Sauvages’ notamment.

Souvent emballé par les médias de masse français dans une mythologie un peu sensationnaliste de l’anarcho punk qui aurait pris les armes, la véritable nature de Camera Silens est davantage à chercher dans une approche empirique et spontanée de la politique. Ses membres fondent le groupe en réaction à un contexte social difficile et au manque de figures tutélaires, qu’il aura autant cherché dans la oï naissante en Angleterre et ses morceaux aux refrains cathartiques que dans un hommage presque romantique à Fraction Rouge ou le militantisme des indépendantistes basques que les jeunes musiciens croisent dans le Sud Ouest. Composé à la fois de gamins de la classe moyenne et de prolétaires en perte de repères, Camera Silens est avant tout une histoire d’amitié, de communauté qui va sans le chercher rallier une partie de la jeunesse bordelaise, grâce à ses textes empreints de street poésie brute, quelque part entre le tag utopiste et le cri de désespoir arraché aux condamnés sur le peloton d’exécution. 

Il suffit de réécouter au hasard Pour la gloire pour comprendre ce qui a pu « tilter » dans le cerveau des gamins du début des années 1980, laissés pour compte dans une ville de tous les possibles où commençait à se tisser un réseau d’entraide (concerts, prêts de matériel, échanges de dates avec la scène bretonne notamment). 

Un apolitisme” comme le précise Scarzello pour qui le groupe était simplement “hors système” qui explique probablement le malaise constant de ses membres face aux diverses entreprises de récupération, que ce soit de son vivant au Chaos Festival (où ils se retrouvèrent à jouer devant une bagarre générale de skinheads et de flics) où quand Libération mit joyeusement tous ses membres dans le même panier que “le braqueur punk” Gilles Bertin en 2016. 

L’aspect le plus passionnant et touchant du récit de ses années de culture punk est probablement le rapport de Camera Silens avec ses fans, qui les suivent de ville en ville en tournée, comme on soutiendrait une équipe de foot locale et qui régulièrement met sur le chemin du groupe des fortes têtes qui s’improvisent roadies, tour managers, gardes du corps, s’abandonnant corps et âme à sa sincérité pure quelles que soient les circonstances (y compris lors d’apparitions bancales après la première incarcération de Gilles Bertin). 

“Au début du groupe, tu ne pouvais être que frappé par ce soutien du public, cette osmose était exaltante à observer.” raconte ainsi Scarzello sous la pluie bordelaise. Des portraits humains qui dépeignent les années fulgurantes du punk rock français à la fois pur et utopiste, qui pavera la voie pour la génération alternative, celle des Bérus et de la Souris Déglinguée qui remportera la mise avec le succès qu’on connaît. 

Le succès en voilà d’ailleurs une ombre qui plane au dessus du groupe au fur et à mesure que la vie parallèle de son chanteur et  les excès en tous genres de l’époque commencent à entamer la motivation de Camera Silens. Avec un premier disque enregistré en studio grâce à un geste de Noir Désir (le point Godwin du rock bordelais?), quelques apparitions maladroites à la télévision et une tentative de diversification musicale après l’évaporation de Bertin, la destinée de Camera Silens au cours des années 80 raconte assez bien la croisée des chemins dans lesquels les formations de l’époque se trouvèrent. Le groupe bordelais, même s’il s’organise avec le temps, refuse de tomber dans la marchandisation de son univers, la répétition d’un format qui plaît et se saborde quand la passion n’est plus là. C’est probablement un des facteurs qui explique le culte intacte qui entoure la formation en France et partout dans le monde (Patrick rappelle qu’il y a toujours des fans clubs actifs en Asie et en Amérique du Sud et que le livre a été couvert par une presse internationale enthousiaste). 

Si les membres de Camera Silens sont assez durs avec eux mêmes quand ils évoquent leur production discographique (entre regrets et probable difficulté à se repencher sur sa jeunesse), on ne peut que vous encourager à (re)découvrir les morceaux du groupe dont la brutalité et l’absence de boucliers intellectualisant racontent un aspect rare de la musique populaire: sa non soumission et son envie de dépeindre une réalité sans fard, pour mieux démonter les tenants du pouvoir. 

ADRIEN DURAND

Camera Silens par Camera Silens avec Patrick Scarzello (Castor Astral, 2020).

Les héros du peuple sont immortels est une compilation sortie en 1985 sur laquelle figure Camera Silens aux côtés de OTH, Les Thugs, Parabellum et bien d’autres.

CRÉATION TRIPLE DOSE DE PUNK ! CAMERA SILENS, LES THUGS, BURNING HEADS : FANZINES ET UNIVERS VISUEL 1981-2021: exposition du 16 juillet au 22 août à la Fanzinothèque de Poitiers.

Ce texte est initialement paru dans le numéro 7 du zine papier LE GOSPEL, disponible ici.

Article Précédent

Nouveau zine papier Le Gospel

Prochain article

Playlist: "Juste à côté de la fête" par Rémi Boiteux