Weezer: le monde a continué sa course et m’a laissé ici

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Écartons d’emblée de possibles malentendus. Cet article n’est pas un “c’était mieux avant”, il n’est pas écrit à la gloire de Weezer, ne part pas du postulat que les deux premiers albums du groupe sont indépassables et il retrace encore moins le parcours de la formation californienne et ceux de ses membres. C’est une réflexion qui vient scruter ce qui se passe quand un groupe devient un mode de vie et qu’en cours de route, il laisse une partie de ses fans sur le côté de la route. 

Si la notion de “lifestyle”, qu’on utilise un peu à tort et à travers, est relativement récente à l’échelle de l’humanité, elle a accompagné les civilisations modernes en même temps que le rock’n roll et la pop music. Ce “mode de vie” à revendiquer, qui s’accompagne de valeurs et de façons d’envisager les tenants de l’existence (aimer, manger, se déplacer, entretenir des relations avec les autres) s’est complexifié depuis les années 1970. C’est ce qu’explique Alvin Toffler (futurologue américain, quel métier génial): la vie moderne imposant des changements trop réguliers et violents aux individus (sentimentaux, professionnels, géographiques), ceux-ci ont eu besoin de se raccrocher à l’idée d’un lifestyle déclinable de ville en ville, d’année en année, de relations amoureuses en relations amoureuses. Les illusions hippies et contestataires avaient crié un besoin de liberté mais ce n’était qu’une façade fugace. Un certain nombre de groupes de rock se sont imposés comme des piliers de cette nouvelle façon de vivre, quelque part entre le coach de vie, le grand frère et le vieux hoodie qu’on enfile tous les dimanche. Weezer en fait partie. 

Le groupe est venu assouvir un besoin très contemporain de stabilité dans l’instabilité, donc. Et il l’a fait assez paradoxalement en drainant avec lui une nostalgie des années 50 et 60, celles des amours uniques, des amitiés éternelles, des pavillons bien rangés et des sous sols avec un bar à cocktails et un billard. Weezer s’est présenté par l’entremise de son leader Rivers Cuomo comme l’expression d’une forme de deuil impossible d’une époque rêvée que nos parents avaient fait voler en éclat, nous laissant démunis avec nos jeux vidéos, nos disques de rock et toute une panoplie de films qui titillait cette fascination pour le passé (Retour vers le Futur, Indiana Jones, Stand By Me, My Girl). Et avec ces changements incessants que la formation californienne se proposait de nous faire oublier sur fond de chansons d’amours et de guitares saturées. 

L’année de la mort de Kurt Cobain, Weezer débarquait ainsi avec le clip de Buddy Holly, morceau à  la gloire du célèbre chanteur à lunettes carrées, s’installant par un habile montage (et une idée aussi simple qu’efficace de Spike Jonze) chez Arnold’s, le restaurant de la série Happy Days. Le groupe avait bien gardé la distorsion et quelques souvenirs des influences de Nirvana et consorts (les Pixies notamment) mais le message était tout autre. Weezer était un groupe taillé pour les inquiétudes contemporaines certes mais dont la réponse se trouvait dans le repli sur soi. Avant qu’on ne puisse même imaginer l’existence de Mark Zuckerberg ou The Big Bang Theory, Weezer offrait le gîte à tous les geeks qui avaient peur de se défoncer ou coucher avec des filles. Ceux-là mêmes qui étaient moins smart que Stephen Malkmus, moins cool que les Beastie Boys, moins arty que Sonic Youth. Le stress et les relations sociales difficiles n’étaient plus un problème. Aimer Kiss, Spiderman et Ferris Bueller devenait cool. Et on regardait toujours dans le rétro les accomplissements des indépassables Beach Boys, en espérant que Rivers Cuomo ne subisse pas le même sort que Brian Wilson. 

Avec son Blue Album (orné d’une pochette qui était aussi une citation, reprenant le fond bleu du Crazy Rhythms des Feelies), Weezer arrivait dans nos esprits comme un pavé dans la mare, certes, mais aussi comme la pièce manquante d’un puzzle du rock 90’s infini dont on peinait à trouver le sens après la mort de qui vous savez. Dans une époque pré-Internet, on chassait les infos sur la vie de son leader, fascinante petite grenouille nerd, qui drainait déjà une légende à la hauteur des attentes de la Generation X (super nom quand on y repense). Élevé dans un ashram, puis débarqué à l’aube de la majorité à Los Angeles, Cuomo se rêve au début des ‘90’s en leader d’une formation hair metal, déjà à côté de la plaque en pleine évacuation des groupes hard rock qui peuplaient Sunset Boulevard. Il se réinvente quelques mois plus tard du côté de Santa Monica en enchaînant les morceaux et ouvre ses chakras grâce à sa “quasi petite amie” Jennifer Chiba (la même qui assista à la mort d’Elliott Smith) qui lui fait découvrir Sebadoh et les Flaming Lips. En voyant le clip d’In Bloom où Kurt et Nirvana jouent dans un fac-similé de l’époque Beatles, il a une révélation. Ses grosses binocles et sa carrure ne sont plus un frein : elles peuvent devenir sa signature. 

La suite est bien connue: le Blue Album est devenu un succès gigantesque, Weezer générant fascination ou crispation chez les rockers de l’époque mais ouvrant ses bras à un public conquis par ces gentils slackers californiens qui ne faisaient peur à personne et qui savaient écrire des tubes qu’on pouvait même écouter avec ses parents (Undone ou Surf Wax America et son côté Beach Boys). Plongé dans une profonde dépression suite à la tournée mondiale de l’album bleu, Cuomo se referme sur lui-même, s’inscrit à Harvard pour reprendre ses études et compose Pinkerton, son plus bel album, le plus sombre aussi et un bide commercial total.À l’heure de Billie Eilish et Future, que cet album puisse être considéré comme trop “sombre” peut faire sourire. Mais en 1997, Rivers lui fait la gueule et disparaît des radars. Flash Forward.

On est en 2001 et Weezer revient enfin avec un court album, le bien nommé Green Album. À bien des égards, ce disque aurait pu être le catastrophique deuxième album du groupe. Sauf qu’entre temps, la plèbe qui s’était ruée sur le Blue Album est passée à autre chose (le neo metal, les Strokes, l’emocore qui ont tous une forme de tribut au Blue Album) et Weezer est devenu un truc d’initié. Il faut probablement un sacré attachement au groupe pour apprécier ces 27 minutes de pop punk fadasse chantées d’une voix désincarnée par un Cuomo revanchard. Il semble y dire : “vous n’avez pas acheté mon album le plus personnel, voilà seulement ce que vous aurez”. Ce palliatif un peu bébête est au Blue Album et à Pinkerton ce que Nickelback est à Slayer. Cette impression est confirmée par le concert du groupe à Paris cette année-là à l’Elysée Montmartre, dont le principal événement reste pour le public d’alors la présence de Chantal Lauby des Nuls venue applaudir l’horrible groupe de sa fille en première partie. Weezer y termine son set par 5 morceaux de ses deux premiers albums. Comme une forme de mea culpa (ou de vision de ce que pourrait alors devenir sa carrière de groupe culte néo-loser). 

Depuis le Green Album et l’entrée dans le XXIème siècle, Weezer a sorti 14 albums (l’avant dernier en date semble viser le fantasme orchestral à la Pet Sounds, on y revient). Chaque année et sortie piteuse drainent le même lot d’interrogations et l’occasion de scruter notre attachement au groupe en même temps qu’à nos années de formation. Weezer joue désormais dans la case de la mascotte sympathique et a finalement trouvé son nouveau public via le médium taillé pour lui. Internet lui permet de se noyer dans un océan de memes, de merch’, d’auto citations, de cultes de la personnalité et d’un passé collectivement déformé. Hésitant parfois entre groupe de baloche (Weezer organise d’ailleurs sa propre croisière), foutage de gueule mercantiliste et quelques fulgurances resurgissant du passé (il y a assez de B Sides et de bedroom songs pour faire comme si un truc du niveau de Hurley n’existait pas), Weezer est à l’image de notre époque. C’est probablement avec le clip de la reprise de Take On Me de A-Ha que la boucle est bouclée : on y voit un possible double de Cuomo campé par Finn Wolfhard, l’acteur de la série Stranger Things, qui a élevé la citation et la nostalgie sans gluten au rang d’art. 

A chaque sortie d’un album de Weezer, je me pose toujours la même question. Qu’est ce qui nous a fait aimer ce groupe ? Qu’est ce qui nous a donné l’impression qu’il nous accompagnait dans la vie ? Et pourquoi en 2021, est-ce que je continue encore de classer les gens nés entre 1980 et 1985 entre ceux qui aiment les deux premiers albums de Weezer et les autres ? La réponse est complexe mais elle a probablement à voir avec cet étrange couloir spatio-temporel dans lequel Tired of Sex et My Name is Jonas ont retenti entre 1994 et 1997. Quelques années avant que la technologie nous arme davantage contre les stratégies de la pop music, Weezer ne ressemblait à rien de connu quand on venait d’une petite ville et c’est probablement le meilleur antidote au sentiment de solitude et d’isolement qu’on ressent à l’adolescence. Pour finir sur une note positive, c’est grâce à ce groupe (et la déception générée par son 3e album) que j’ai découvert, de mon côté, toute la scène emo et post hardcore puis par extension une grande majorité de la musique que j’écoute aujourd’hui (de la synth pop au jazz en passant par le hardcore ou l’ambient). Rien n’est jamais totalement perdu. 

ADRIEN DURAND (qui n’a pas d’avis sur le dernier album de Weezer ni sur le prochain)

Ce texte est initialement paru dans le numéro 8 du zine papier LE GOSPEL, disponible ici.

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