Véronique Chalot: l’invention de la folk médiévale à la française

Quand on croit avoir écorné toutes les pages du revival folk traditionnelle des années 60/70, de Fairport Convention à Trees, on tombe toujours sur une petite pépite cachée au fin fond d’Internet (à défaut de la trouver au fin fond d’un disquaire ou d’une brocante). Pour moi c’était l’album J’ai vu le loup d’une certaine Véronique Chalot, trouvé par hasard en partant d’une recherche Google sur le duo Kathy & Carol. Dès les premières notes de guitare et sa voix hantée qui entonne les paroles graves du Chant de la Montagne, j’étais persuadée d’avoir découvert un trésor. Un de ces petits bijoux sonores qu’Andy Votel aurait pu rééditer chez Finders Keepers – d’ailleurs s’il nous lit, il est encore de temps de faire sortir cette artiste injustement méconnue de l’ombre. A défaut de la rééditer, j’ai pu l’interroger et recueillir l’histoire de sa carrière au sein de la scène folk française des années 1970 et son engagement dans la transmission des musiques traditionnelles qui l’anime encore aujourd’hui.

De Véronique Chalot, je ne savais pas grand chose, mis à part qu’elle est française et a sorti trois albums parus sur le label italien Materiali Sonori à la fin des années 70/début des années 80. Mystérieux tout ça. Mais finalement, que ses albums aient été enregistré en 1980 ou en 1994 a très peu d’importance puisque Véronique semble évoluer dans une bulle new age qui occulte absolument tout courant musical en vogue à l’époque. La preuve, quand sort l’album A l’Entrée du Temps Clair on est en 1982, et les gens n’en ont que pour la new wave, le glam et la pop à synthés. Encore plus étrange, elle produit de somptueux albums de folk traditionnelle à un moment où absolument plus personne ne veut en écouter.

Mais pour comprendre d’où lui est venu cet amour pour ce genre de sonorités, il faut remonter à son adolescence passée à Londres qui est à l’époque “le berceau de la musique psychédélique et folk”. C’est là-bas qu’elle découvre de nombreux groupes en live dont elle devient fan : Pink Floyd, Deep Purple, King Crimson, Coloseum, Strawbs, Steeleye Span, Pentangle et Donovan parmi tant d’autres. La vague de hippies anglais avait ouvert la brèche à la fin des années 1960, inspirée par le recueil Child Ballads de Francis James Child qui répertoriait plusieurs centaines de chansons traditionnelles d’Angleterre et d’Ecosse. C’est ainsi que des variantes de la même histoire (souvent sordide) se retrouvaient interprétées par deux artistes différents. Comme pour le morceau Reynardine, chanté par Sandy Denny dans Fairport Convention deux ans après l’interprétation de Buffy Saint Marie. Mais c’est la découverte de Joni Mitchell qui sera décisive pour Véronique : “J’ai repris toutes les chansons de ses premiers disques en reproduisant les accords à l’oreille sur la guitare. Elle amenait un souffle nouveau, des mélodies qui me faisaient rêver. Elle a été ma grande inspiration et j’ai toujours une grande admiration pour elle…je l’écoute encore aujourd’hui avec beaucoup d’émotion”.

Si son éveil musical a été fait en partie à Londres, c’est en Normandie, là où elle a grandi, que tout commence. Elevée dans une famille de mélomanes avec une mère au piano et un père au violon, Véronique est initiée à la musique très jeune et s’y intéresse dès l’école primaire où sont dispensés des cours de solfège et de chant. D’abord éprise du piano, c’est finalement vers la guitare qu’elle se tourne lorsqu’elle se rend compte que c’est l’instrument parfait pour écrire des chansons facilement et accompagner sa voix. Ces premiers morceaux sont des reprises de folk songs américaines, piquées à Bob Dylan, Judy Collins et Leonard Cohen, puis commencent à bifurquer vers un répertoire de chants anciens irlandais. Ses premiers concerts se font au Havre puis à Rouen au club de folk Le Bourdon. Elle finit par atterrir à Paris, à l’American Center, où ils proposent des scènes ouvertes toutes les semaines. C’est dans cette salle qu’elle a pu voir débuter des artistes comme Malicorne, Mélusine, Marcel Dadi et Alan Stivell.

 

Son big break arrive lorsqu’elle déménage à Florence par amour. C’est au cœur de l’Italie qu’elle réalisera ses trois albums La Chanson de Provence, J’ai vu le Loup et A l’Entrée du Temps Clair. Elle se souvient : “Quand je suis arrivée en Italie en 1974, j’ai contacté le Folk studio (ndlr : club et label romain), scène folk culte italienne, pour chanter avec ma guitare mais je n’avais qu’un répertoire folk totalement en anglais à présenter. Giancarlo Cesaroni, le boss du club, a été séduit par ma voix et mon accompagnement à la guitare. En toute confiance il m’a proposé de préparer un répertoire folk français avec un ou deux musiciens et d’enregistrer et produire mon premier disque. Avec ce nouveau répertoire, j’ai été invitée à me produire cinq soirées de suite en concert. La salle était pleine de monde et nous avions toute une équipe de techniciens son qui nous enregistrait chaque soir en prévision de l’album. J’ai eu beaucoup de chance, tout est allé si vite et j’ai été connue très rapidement grâce à Giancarlo. Les contrats ont commencé à pleuvoir…” S’en suivent des tournées dans toute l’Italie, dans des théâtres, des salles et des églises (dont celle de San Francesco Al Corso à Vérone où gît le tombeau de Roméo et Juliette) et tous les plus gros festivals folk de ces années là aux côté des Chieftains, La Bamboche et Clannad.

A la différence du mouvement acid folk qu’elle a connu en Angleterre, dont les groupes reprenaient souvent des chansons du répertoire médiéval pour y ajouter une touche de rock progressif, Véronique Chalot embrasse le Moyen-Âge à pleine bouche. Ses albums récitent les histoires et légendes glaçantes de la Bretagne du XIIIe siècle comme si elle les avait vécues. Complètement dépouillée, sa musique est un voyage vers des temps anciens dont on ne peut que rêver. “C’est fascinant d’entendre les chants et les musiques créés au Moyen Age, des mélodies complexes, parfois dissonantes, très élaborées vocalement et instrumentalement… c’est envoûtant et j’ai été séduite, avec l’envie de découvrir tous ces trésors musicaux toujours là au 21ème siècle dont certains compositeurs contemporains s’inspirent.” Avec des sujets comme la mise à mort de sorcières, le décès d’un chevalier sur un champ de bataille ou une femme mariée de force qui finit par se suicider, les grandes complaintes moyenâgeuses sont tout à fait sordides. C’est une époque où amour courtois et esprit chevaleresque se traduisent souvent par des épisodes sanglants. “Les musiques mélancoliques me touchent profondément et me font vibrer. J’y trouve de la spiritualité, que ce soit dans la musique ancienne, classique ou n’importe quelle musique du monde. Il y a aussi des textes terribles comme celui de “La blanche biche”, “Le roi Renaud” ou “Les tristes noces”. Sur mon album J’ai vu le loup, je reprends “La maumariée” et “L’empoisonneuse” qui sont, paraît-il, des histoires vraies.”

Au fil des années, Véronique Chalot n’a jamais cessé de transmettre son amour pour les musiques traditionnelles, même après la fin de sa carrière solo. La musique n’est pas seulement un art mais un mode de vie sans compromis. “J’ai toujours voulu garder une éthique de vie par rapport à mon métier et ne jamais faire de faux pas vers la variété, ce qui m’avait été proposé en France quand j’ai fait mon troisième album. J’ai refusé car je ne me retrouvais pas dans cet univers. J’ai toujours vécu d’une façon simple ; à la campagne loin de la pollution et des bruits des villes, près de la nature et en cohérence avec moi-même.” Elle créé en 1999 l’Ensemble de Musique Ancienne Volubilis, portée par un désir d’approfondir ses connaissances dans le domaine. “J’étais entourée de trois merveilleux musiciens avec qui j’ai beaucoup tourné en France en concerts et en Bals Renaissance costumés avec une recherche sur les danses de cette époque. Il y avait beaucoup de festivals en costumes d’époque dans les années 90.”

La musique médiévale se transmet de génération en génération avec des passionnés qui font figures de passeurs. Alors qu’en est-il de la nouvelle garde de troubadours ? Qui assurera la pérennité de ces chansons qui narrent l’histoire d’un monde sous hydromel ? “Il y a des jeunes qui continuent à colporter ces musiques et sont fascinés par leurs instruments anciens comme la vielle à roue, la cornemuse, la harpe celtique… La nouvelle génération veillera à pérenniser et transmettre ce qui leur appartient. Ces chants ne peuvent pas disparaître, ils sont nos racines, notre patrimoine, notre culture, nos mémoires ancestrales, nos repaires. Que devient-on sans tout cela ?

ALICE BUTTERLIN

Article initialement paru dans le 3e numéro du zine papier LE GOSPEL.