“VALERIE AU PAYS DES MERVEILLES”: horreur psychédélique et sexualité bucolique

Apparu en 1970, le film Valérie au Pays des Merveilles de Jaromil Jireš, réalisateur tchèque, se niche entre surréalisme et horreur gothique, dévoilant la trajectoire sinistre du passage de l’enfance à l’adolescence d’une jeune fille. Narration décousue, symbolisme à outrance et érotisme malsain, le film déroute mais parvient à enchanter par son esthétisme macabre et sa poésie au service de questionnements sociologiques et philosophiques. On y revient aussi pour sa bande originale magnifique faite de tintements de cloches d’églises, de chœurs d’enfants glaçants et de mélodies baroques au clavecin. Sans aucun doute, Valérie au pays des merveilles a marqué plusieurs générations et a hypnotisé bon nombre de musiciens qui y ont trouvé un puit d’inspiration visuelle et sonore dans lequel ils ont plongé tête la première pour en ressortir des albums et morceaux habités. Broadcast, Fursaxa et Espers ont tous été mêlés, de près ou de loin, à cette œuvre, médusés par sa perfection cinématographique, entre onirisme et imagerie occulte. 

Valérie au pays des merveilles est le genre de films que l’on aurait du mal à résumer facilement. On pourrait louer ses plans pittoresques, ses costumes d’époque superbes, son hémoglobine couleur confiture à la fraise et sa bande son enchanteresse mais le pitch ne serait pas si aisé à dérouler. Car le film s’articule comme un rêve inachevé, ponctué de scènes où la protagoniste s’éveille et se rendort, rendant impossible toute logique propre à ce que l’on connaît. Dans un village hors du temps, semblable aux décors de la Hammer, habite une jeune fille de treize ans dans la maison de sa grand-mère Elsa, vieille dame aux traits fins et aux cheveux cendrés. Le film s’ouvre sur le matin où Valérie découvre ses premières menstruations, le sang gouttant sur les pâquerettes de son jardin. C’est le point de départ d’une semaine de questionnements, de chaos et de faux-semblants.

Elle est devenue une femme et le monde qui l’entoure n’aura de cesse de revêtir les couleurs inquiétantes de la réalité. Valérie bascule du songe naïf et enfantin au cauchemar pernicieux qu’offre le monde des adultes où les désirs libidineux s’exercent sans crainte. Sans transition, Valérie est exposée au regard des hommes qui ne la voient plus seulement comme une enfant mais comme un objet de désir et à celui des femmes – dont sa grand-mère –  qui la voient comme une rivale. Soudain dépossédée de son corps, elle se retrouve en proie facile des hommes qui exercent le pouvoir sur le village. Recluse dans sa chambre, à moitié dénudée, Valérie doit repousser une tentative de viol du curé du village avant de rencontrer la figure inquiétante et mortifère d’une mystérieuse créature qui l’escorte de force sous sa cape vers son royaume souterrain. C’est la figure du vampire, qui exercera son pouvoir de séduction sur cette jeune-fille malgré ses traits difformes et sa transformation en putois. Est-il son père ? un monstre polymorphe ? l’objet de son désir ? Valérie va et vient entre dégoût et convoitise interdite.

Au cours de sa semaine de contemplation, Valérie s’allonge les cheveux éparpillés sur son lit puis se promène dans son village, apercevant des adolescentes se baignant nue dans une rivière, riant et s’embrassant à pleine bouche. Devant leurs formes rondes et pulpeuses, elle tâte son corps de petite fille, enveloppe charnelle en transition. Tout au long du film, l’éveil sexuel se fera dans la douleur, la honte et la bestialité. Hedvika, une jeune fille à peine plus âgée que Valérie, condamnée à épouser un vieillard, se fait mordre quand vient la nuit de noce. Quant à sa grand-mère Elsa, elle se fait violemment rejeter par son amant qui ne voit en elle que son corps flétri par le temps. Plus loin, une femme allongée près d’un arbre se fait violer en plein jour. Toutes ces scènes, Valérie les entre-aperçoit, d’un trou de serrure ou d’une fenêtre à demie close, l’animalité de la nature humaine se découvrant comme un secret. Jaromil Jireš s’intéresse de près à l’érotisme du point de vue de la femme qui en plus d’être un objet de désir pour l’homme, détient une sexualité étrange marquée par la présence du sang. Ce n’est qu’après un déchirement, une rupture, que la femme voit naître ses pulsions sexuelles. Le film s’attache à relier sang des premières menstruations et sang de la défloration qui marquent tous les deux un changement physique et une porte d’entrée vers un nouveau monde. Valérie, plus qu’assujettie au désir qu’elle fait émaner des hommes, construit aussi sa propre libido et on la retrouve ainsi au lit avec Hedvika, l’étreignant toute une nuit.

Film de vampires où plane une rafraîchissante liberté sexuelle et une esthétique bucolique psychédélique, Valérie au pays des merveilles inspire Broadcast qui en fait une chanson sortie sur l’album Haha Sounds en 2003. Dans cette ritournelle enfantine, Trish Keenan semble fredonner une berceuse au dessus du lit blanc immaculé de Valérie, convoquant ses boucles d’oreilles magiques qui la suivent et la protègent durant tout le film. Pas si loin de la B.O de Luboš Fišer, la chanson s’inspire de la mélodie d’un de ses titres en lui ajoutant textures granuleuses et fantaisies électroniques. Broadcast ne cachaient pas leur amour pour la musique de films, qu’elle soit écrite par Piero Umiliani, Ennio Morricone ou Ravi Shankar et aimaient citer leurs influences en interviews, heureux de pouvoir partager des trouvailles plus ou moins obscures. On n’a aucun mal à rapprocher ce compte de fée théâtral et occulte au caractère mystique de Broadcast dont la fin tragique fait encore figure de drame dans le paysage de la pop d’avant-garde.

De son côté, le Valerie Project réunissait en 2007 les membres d’Espers Greg Weeks, Brooke Sietinsons et Helena Espvall, Tara Burke (alias Fursaxa) et d’autres musiciens issus des franges folk expérimentale de Philadelphie. Mené par Weeks, le groupe s’est attelé à recréer une bande originale parallèle présentée pour la première fois en ciné-concert au festival Philadelphia Fringe, puis au MoMA à New York et au Meltdown Festival à Londres. Contrairement à Broadcast qui flirte avec la musique originale si caractéristique du film, le groupe explique qu’il a voulu s’en détacher, visionnant Valérie au pays des merveilles sans le son pour s’abandonner totalement aux sensations provoquées par les images. Il en résulte un album dense où s’entremêlent couches de contrebasses, d’harpes, sons de flûtes enchantées et la voix fantomatique de Fursaxa. 

Comme La Montagne Sacrée ou The Wicker Man, Valérie au pays des merveilles fait partie de ces films oscillant entre horreur et merveilleux, divin et diabolique, déroulant une histoire sordide filmée en pleine journée. Ces films dont l’esthétique novatrice et pleine de symboles a bouleversé une génération d’artistes et qui connaissent un second souffle avec Internet. Le label Finders Keepers a d’ailleurs réédité la bande originale de Valérie au pays des merveilles en vinyle dans une très belle pochette brodée que vous ne pouvez malheureusement plus vous procurer puisqu’elle est épuisée. C’était déjà ce label qui avait sorti pour la première fois des tréfonds du studio Barrandov de Prague, en 2008, l’œuvre de Luboš Fišer. Depuis, l’album ne cesse d’être re-pressé pour contenter le fan club grandissant de cette délicieuse bizarrerie tchèque.

 

ALICE BUTTERLIN

 

Article Précédent

[PLAYLIST] On a retrouvé la feuille de route du rap intello américain

Prochain article

[4500 signes de réflexion] Too Old To Die Young de Nicolas Winding Refn