Que faire dans ce monde de merde?

 

Je viens moins souvent à Paris et quand je vais à un concert ou à une soirée, ça a souvent des allures de réunions d’anciens élèves. C’est plutôt cool. On me parle beaucoup des papiers que j’écris ici, sûrement que c’est ma façon de garder des liens avec ma vie d’avant, comme si j’envoyais des lettres . Ces derniers temps, plusieurs personnes m’ont dit “tu as l’air amer”. Je ne crois pas que je le sois véritablement, je suis déboussolé certainement, d’une façon saine je crois. Mais je constate que depuis plusieurs mois, on est un peu tous comme des poulets à qui on a coupé la tête et qui continuent de courir bêtement dans tous les sens.

Je repense souvent à cette oeuvre qui m’avait beaucoup marqué Che Fare de Mario Merz, un  italien adepte de l’Arte Povera. “Que faire?” . Que peut-on faire, que doit-on faire pour rendre notre présence ici un peu moins néfaste et pour aller contre le raz de marée de bêtise et de violence qui nous entoure? C’est un questionnement très très complexe qui m’obsède pas mal en ce début d’année. 

J’ai l’impression qu’on a perdu tous nos repères. Finalement, c’est assez compréhensible. Artistes, journalistes, penseurs, tous ceux qui pouvaient faire figure de guides exposent à la face publique leur véritables personnalités dégueulasses. Que faire dans un monde sans leaders, sans génies (un mot dégueulé à longueur de journées par les médias mais qui ne sied plus à personne), sans échappatoire non plus?

On se nivelle chaque jour plus vers le bas. Je me rappelle d’une phrase d’un ancien collègue du Drone qui disait “on ne va pas s’excuser d’être intelligent quand même!”. A force de penser qu’un média se résume à une pastille vidéo de 30 secondes sur un téléphone portable, que le stand de bouffe est plus important que les groupes qui jouent sur scène dans un festival, qu’inviter une marque à prendre le pouvoir de nos projets est anodin, on s’est fait tous complice de cet abêtissement général. On se tire vers le bas, tout en ramenant à nous une couverture mitée et qui ne tient plus chaud depuis longtemps. “VOUS AVEZ VU J’AI FAIT CA” posté sur les réseaux sociaux étant devenu la condition sine qua non de notre existence, virtuelle, la seule qui prévaut désormais. Celle qui a tout dévoré, en nous faisant prendre du Xanax pour des Dragibus.

“Que faire?” à l’origine c’est un traité politique de Lénine, lui même inspiré d’un roman russe du 19ème siècle. L’idée de Lénine est de fonder une avant-garde qui saura diffuser les idées révolutionnaires aux travailleurs, pour parvenir à prendre le pouvoir. Vous voyez où je veux en venir? Ce mot “Avant-garde” qui fait si peur parfois n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui.

Que faire donc? Arrêter probablement de baisser son froc et ses prétentions intellectuelles. De prendre une fatalité imposée par une minorité de puissants (groupes de presse, multinationales, annonceurs) vouée à vous faire penser que la pensée dominante se résume aux seuls contenus qu’ils proposent comme autant de messages commerciaux subliminaux. Fermer la porte au nez de ceux dont les comportements toxiques les ont poussé à l’exil. Et l’ouvrir à celles (surtout elles) et ceux qui sont porteurs d’une parole créative, intelligible et intelligente. Et l’action commence sûrement dans la formation de cette avant-garde, renouvelée. 

Piero Manzoni, un camarade de Mario Merz, a mis une merde en boîte. Il est peut-être temps d’arrêter de nous en contenter.