Le jour où Phil Spector a braqué un flingue sur les Ramones

« Pourquoi tu as le visage de ma femme sur ton t-shirt? Enlève ça tout de suite ». Voilà comment Phil Spector accueille Marky Ramone le 1er mai 1979 au Gold Star Studio à Los Angeles pour attaquer l’enregistrement du 5e album de son groupe The Ramones End of The Century. Le petit punk new yorkais envoie évidemment chier le producteur star de la pop et garde son t-shirt The Ronettes pour une bonne partie de l’enregistrement. Le ton est donné.

Pourtant si Spector joue les gros bras face aux New Yorkais en perfectos, il y a fort à parier qu’il doit se réjouir intérieurement. Après tout, cela fait déjà une paire d’années qu’il propose ses services aux Ramones. Ceux ci ont déjà décliné poliment (enfin rien n’est moins sûr) son invitation à produire Rocket To Russia, un 3e disque dont l’enregistrement est chapeauté finalement par Tommy Ramone, batteur du groupe. Celui ci quitte le gang en 1978 mais produit tout de même le 4 e album du groupe le bien nommé Road To Ruin, remplacé derrière les fûts par Marky, arrivé tout droit d’une mouture des Voidods (il faut suivre). A cette époque, les Ramones ont déjà écrit leur légende et sont une des locomotives du punk new yorkais. Seulement voilà, ils sentent le vent tourner et en grand fan de pop music, ils ne rêvent que d’une chose: passer à la radio (et j’imagine remplir leur compte en banque). Le fiasco commercial de Road to Ruin les pousse à recontacter Phil Spector, qui a produit certaines de leurs idoles, Beatles et donc Ronettes en tête. Après tout si Blondie et Talking Heads deviennent énormes, pourquoi pas eux?

D’emblée les conditions d’enregistrements qu’ont connu les Ramones et les méthodes de Spector s’opposent. Le groupe qui n’a jamais dépensé plus de 10 000 dollars pour un disque et qui en général expédie l’étape de l’enregistrement aussi vite que possible pour retourner faire la bringue ne s’attend certainement pas à devoir jouer selon les règles d’un baron de la pop music. Le producteur perruqué astreint les petits punks à des séances interminables pendant lesquelles il n’enregistre rien. Le plus excédé est Dee Dee Ramone, bassiste et compositeur de « Chinese Rock », le titre le plus punk et brut du disque. Ce morceau dont on ne sait pas trop s’il fut composé totalement par Dee Dee ou en compagnie de Richard Hell (qui le joua avec ses Heartbreakers en lui accolant un « s », ce qui donne lieu à d’interminables querelles pour déterminer quelle version est la meilleure) est une évocation noire et sans phare de l’addiction à l’héroïne et probablement le début d’explication du sentiment d’inachevé de ce disque.

La production de Phil Spector donne effectivement un nouvel essor radio-friendly à certains titres du disque. L’inaugural « Do You Remember Rock’n Roll Radio » et son hommage aux 50’s en tête emmènera ainsi le groupe relativement haut dans le top 50 US et anglais (on ne saura jamais si les huit jours pendant lesquels Spector impose à Johnny Ramone de jouer le même riff y seront pour quelque chose ou non). Mais elle accuse aussi un vampirisme total, notamment quand il fait reprendre au groupe « Baby I Love You » des Ronettes, qui sonne comme une bluette ratée. Pas complètement près à lâcher prise face à ses envies de succès, le groupe garde ses envies de boulets de canon et Spector peine à suivre la réalité du son punk et de ses morceaux qui parlent d’héro sur fond de proto metal.

Si Joey est accaparé par Spector, Marky s’entend plutôt pas mal avec lui. Dee Dee lui est excédé et menace de quitter le bateau alors que le producteur a réunit les musiciens chez lui. Spector ne voit pas les choses de cette façon et lui braque un flingue sur le coeur (quel romantique). Le bassiste ne se laisse pas démonter et lui rétorque « Tu vas faire quoi? Me tuer? ». Il finit par ranger son flingue dans son holster à l’arrivée de ses gardes du corps et impose aux Ramones de l’écouter chanter assis au piano. Dee Dee quitte Los Angeles et rentre à New York, sans rien avoir enregistré. C’est en tous cas ce qu’il affirme. Il sera contredit des années plus tard par le reste du groupe. Marky, dernier Ramone en vie, ira même jusqu’à remettre en cause totalement cet épisode dans une autobiographie parue en 2015.  Qui a donc joué sur cet album et Spector a-t-il failli flinguer les frères ennemis du punk pendant son enregistrement? Personne n’en est vraiment sûr, pas mêmes ceux qui étaient présents à ce moment là.

Toute l’essence de la mémoire punk réside dans cette anecdote dont les deux partis étaient soit cinglés, soit complètement défoncés, soit les deux. Cet affrontement symbolique, devenu le sujet de nombreux récits et même d’une pièce de théâtre (Four guns and a play) en 2016 incarne la violence d’une industrie de la pop qui tenta de tous temps d’assouvir l’underground et de faire rentrer (manu militari dans ce cas) la musique de la rue dans le moule du divertissement populaire.

Reste ce End of The Century, disque mal aimé par la fan base des Ramones et dernière production de Spector avant un difficile retour aux affaires au début des années 2000 et un départ en prison en 2008 pour avoir tiré et tué sa compagne de l’époque. Des souvenirs embrumés et une jolie pochette.