4500 signes de réfléxion: La 9ème vie de Louis Drax (Alexandre Aja, 2016)

J’ai demandé à Charles Bosson de parler de films mal aimés, un peu ratés ou cabossés pour Le Gospel. Voici son premier choix…

Je le remarque à chaque fois que je passe devant l’établi du Movie Store de la rue Rambuteau. Il me semble incroyablement seul et abandonné, tremblant de froid dans son fourreau de disque blu-ray en carton édité par Carlotta Films et il coûte, neuf, à peine 7,90 euros. La 9ème vie de Louis Drax n’a même pas eu de sortie en salles alors que son créateur Alexandre Aja a signé un des 100 films les plus importants des années 2000, l’éblouissant Piranha 3D qui réconciliait Spielberg et Cannibal Holocaust dans une orgie d’alcool, de sexe et de popcorns.

Entre temps, il y a eu l’échec de Horns (2013) au box office, mélange de comédie et d’horreur adapté du premier roman du fils de Stephen King puis une flopée de projets avortés dont l’adaptation au cinéma du Montespan de Jean Teulé, un film d’horreur situé dans un laboratoire d’études du sommeil et surtout, projet qui laissait rêveur, les aventures de Cobra, le flibustier de l’espace blondinet des années 80 dont le bras gauche dissimulait un redoutable rayon laser. Le succès des Gardiens de la galaxie en 2014 a coupé l’herbe sous le pied de ce dernier projet obligeant Aja à attendre trois ans avant de se remettre à la réalisation.

La 9ème vie de Louis Drax se présente comme une sorte de Labyrinthe de Pan du pauvre dans lequel un enfant se bat pour sortir du coma et remonter vers la conscience en suivant dans ses rêves son père transfiguré en bête des eaux, tout ça après avoir été balancé du haut d’une falaise par sa mère psychotique qui a déjà essayé de le tuer huit fois. Les acteurs sont tous un peu à l’ouest : Jamie Dornan débarque encore tout excité et tout endormi de Cinquante nuances de Grey, Sarah Gadon (aperçue chez Cronenberg et dans True Detective) finit congelée dans le stéréotype de la blonde hitchcockienne et Aaron Paul a l’air d’avoir fait toutes ses scènes en deux jours de tournage ce qui ne lui laisse pas vraiment le temps d’incarner toute la complexité d’un rôle écartelé par les coups de théâtre.

Mais le film nous amène à nous poser une question cruciale : peut-on s’attacher à une oeuvre cinématographique en faisant totalement abstraction de la médiocrité de son récit ? Car même si le scénariste est aux fraises, le cerveau du cinéaste, lui, fonctionne en sur-régime. L’univers de Louis est entièrement enveloppé d’une lumière blanche qui surexpose certaines parties de l’image. Une ambiance de purgatoire qui rappelle un autre film mal aimé qui se situe entre le monde des vivants et celui des morts, l’excellent À tombeau ouvert de Martin Scorsese (1999). Et cet hôpital envahi par des marécages nous rappelle soudain le fleuve Achéron qui dans la mythologie grecque transportait les âmes des morts en chemin vers le repos et le monstre du film le personnage de Charon qui, avec sa barque, en guidait les passagers.

Ainsi, les intrigues tombent à plat, mais notre oeil est guidé par une solide logique des images : une scène primitive (le pique-nique familial) à laquelle on ne cesse de revenir en la revisitant sous tous les angles et la réparation progressive par les moyens de l’imagination d’une relation familiale devenue dysfonctionnelle jusqu’au morbide. Et lorsque le psychanalyste (joué à merveille par Oliver Platt) apprend au Docteur à communiquer avec son patient, il commence par l’initier à l’art du montage.

Les cinéastes nous éduquent aussi dans leurs ratages et un an après l’échec de Louis Drax, Alexandre Aja s’associe avec la société Oculus VR pour diriger une série en réalité virtuelle inspirée des Contes de la crypte. L’argument : des enfants réunis autour d’un feu de camp se racontent des histoires horrifiques. Dans Campfire Creepers : The Skull of Sam, l’épisode pilote, deux campeurs égarés en forêt sont drogués et enterrés vivants en position verticale jusqu’à la nuque par le légendaire Robert Englund (l’acteur de Freddy).

Ce dernier leur verse ensuite sur le crâne de la phéromone et une nuée de fourmis affamées surgit de sous la terre pour leur recouvrir le visage et les dévorer vivants. Aja cite L’Esprit de Caïn (1992), un de ses films fétiches, et rend hommage à ses maîtres Wes Craven et Brian De Palma en nous mettant à la place du voyeur, du bourreau, des victimes et même des fourmis. Le réalisateur tout juste quarantenaire n’a rien perdu de sa verve et c’est avec impatience qu’on attend Crawl, son prochain film, dans lequel une femme affrontera des alligators, le 24 juillet prochain.

CHARLES BOSSON

Cet article est paru dans le 3e numéro du fanzine papier Le Gospel.

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