L’histoire secrète de « In The Air Tonight » de Phil Collins

« La carrière solo de Phil Collins semble plus commerciale et par conséquent plus satisfaisante mais dans un cadre plus étroit, en particulier les morceaux comme In The Air Tonight et Againts All Odds. »

C’est par ces mots que le plus grand rock critic de tous les temps (!), Patrick Bateman (personnage inventé par Brett Easton Ellis) s’exprime à propos de l’ex membre de Genesis et du lancement de sa carrière solo dans American Psycho (VF conseillée pour le film). Ce qui me fascine avec la musique des années 80, c’est que l’expérimentation et  la subversion viennent se nicher dans un format ultra commercial baigné de perfectionnisme (ça y est je parle comme Pat Bateman). Et le meilleur exemple est probablement le premier titre du premier album solo de Phil Collins, In the Air Tonight, sorti en 1981.

Un nouveau canon pop défini par l’expérimentation en studio

Même si Genesis a déjà bien entamé son virage synthétique et stadium sous la coupe de Collins, il y a quelque chose d’extrêmement audacieux à imaginer lancer une carrière solo avec un titre lent qui n’est pas une balade et encore moins une chanson d’amour. Les paroles sont sombres à l’excès, inspirées par le divorce récent du chanteur. « Si tu te noyais devant moi, je ne te tendrais pas la main ». On en a envoyé au tribunal pour moins que ça.

Revenons à la musique elle même. Ce titre extrêmement épuré a défini (sans le vouloir?) un nouveau canon du hit. Finies les structures classiques, l’introduction est une longue confession baignée de reverb qui mène directement au climax: un break de batterie grandiloquent. Sur ce morceau, on a l’impression que la bataille est engagée en permanence entre le discours et les effets d’un ingénieur du son qui triture les boutons sous influences. Le son si caractéristique du break de batterie aurait d’ailleurs été obtenu en jouant avec un talk back inversé (qui sert habituellement au musicien en cabine d’enregistrement à communiquer avec l’ingé son derrière la table). Les voix traitées avec un vocoder, les sons de guitare trafiquées, les nappes de Prophet 5 et les rythmiques de la boîte à rythmes Roland (un pattern disco ralenti à l’extrême) donnent à entendre une pop entièrement robotique d’où la seule humanité exprimée vient des paroles.

In The Air Tonightmorceau presque funéraire, définit une nouvelle façon de faire de la pop triste, loin des confessions tristounes des piliers de la new wave. Désabusé, déjà mort à l’intérieur, Phil Collins vient sans le vouloir d’ouvrir une nouvelle porte à la musique pop comme expérimentale, en passant par la case radiophonique, car le morceau sera un succès immense.

Une légende urbaine

Il est assez drôle de penser que ce morceau a tellement impressionné le public qu’il s’est empressé de lui accoler une légende urbaine sombre, bien loin des préoccupations du petit anglais (plutôt branché chalet à Gstaad et chemises à fleurs sur la plage, comme on le sait). Celle ci raconte que Phil Collins aurait assisté à un accident mortel en mer. Quelqu’un se serait noyé sous les yeux d’un homme qui aurait refusé de l’aider, le chanteur se trouvant trop loin pour se jeter à l’eau. Quelques temps plus tard, Collins aurait invité cet homme à un de ses concerts et se serait arrêté pendant le morceau pour le fixer dans les yeux et le mettre face à son crime, en prenant la foule comme témoin.

Cette histoire a tellement circulé qu’elle s’est retrouvé dans le morceau Stan d’Eminem (qui reprend à la sauce rap le format du slow vengeur défini par Collins au début des années 80):

You know the song by Phil Collins, « In the Air of the Night »
About that guy who coulda saved that other guy from drownin’
But didn’t, then Phil saw it all, then at a show he found him?

Régulièrement, Collins doit nier cette anecdote et rappeler qu’il a juste écrit ce qui lui passait par la tête un soir de déprime post divorce. Ce qui finalement résume assez bien le pouvoir d’évocation du morceau.

Cloud rap, R’n B sombre et vapor wave en dignes héritiers

Si Phil Collins représente pour toute la frange du rock indie blanc un sommet de mauvais goût, il s’est gravé dans l’inconscient d’une grande partie de la jeunesse rap. Avec ses allures de morceau futuriste et sombre, dominé par les synthétiseurs et la machine, sans renier une certaine écriture mélodique, In The Air Tonight associe l’amour, la mort et la violence avec une certaine beauté romantique. Quand on voit Puff Daddy qui sample The Police ou plus récemment Kekra qui pique un bout du I Belong To You Lenny Kravitz, on se rappelle aussi que la musique mainstream  s’auto-absorbe et se régurgite sans souci et sans la volonté de déconstruction typique du rock’n roll à guitares, toujours préoccupé par l’envie de se positionner contre la musique de ses aînés.

Avec cette volonté de ralentir à l’extrême ses patterns, In The Air Tonight annonce aisément les musiques défoncées et molles, du cloud rap aux versions chopped & screwed qui font les beaux jours (et belles nuits) des adeptes du sirop codéiné. Quant à son infâme clip en forme d’économiseur d’écran Windows (primé aux Grammys à l’époque),  il possède une esthétique que les adeptes de la nostalgie digitale adorent convoquer, celle d’une beauté glaçante et technologique surannée parfaite pour donner un peu d’âme à une musique électronique à la recherche permanente de ses aînés (pour les tuer, les citer ou les dépasser).

38 ans après sa sortie, In The Air Tonight entretient toujours son pouvoir de fascination, quelque part entre le dédain et l’adoration, typique des grands objets de la pop music.