Parfois j’aimerais quitter ce monde (sans laisser de traces)

 

Quand on travaille dans la musique, dans la culture, dans l’Art, on a généralement des horaires décalés. Par la force des choses, on finit par vivre dans un temps alternatif : celui du soir, de la nuit, où le quotidien de la plupart des gens n’a plus sa place. Les matinées disparaissent, les journées commencent à 15h et les substances récréatives (quelles qu’elles soient) accentuent la bulle qui se forme autour de nous. Le monde “réel”, celui des métros à l’heure de pointe, de l’odeur du pain brûlé des voisins et des morceaux “qui donnent la pêche le matin” n’existe plus.

Partir en tournée participe à cette déconnection du temps quotidien mais ajoute en plus un déplacement géographique et donc un déboussolement total. Je me souviens de la première fois où je suis parti en tournée aux Etats-Unis, quelques années après avoir arrêté mes études. C’était fin septembre, le moment où depuis sept ans je rejoignais mon université. On est monté dans l’avion et pendant 4 semaines on a fait le tour de ce pays continent qui nous faisait tant rêver. On a vu la neige, le soleil, la plage, la Nouvelle Orléans dévastée par Katrina, on a joué dans une fête démocrate dans le bar de Michael Stipe (en pleine campagne Obama), dans un squat de l’Arkansas en face d’un stade où se produisaient U2 et les Black Eyed Peas. J’avais perdu totalement pied avec le monde réel qui m’attendait en France. Un job que je ne prendrais jamais, une histoire d’amour finissante, un compte en banque dans les choux.

Partir en tournée n’a rien à voir avec voyager. Ceux qui pensent découvrir le monde en montant dans un van se trompent. On rigolait souvent sur la route avec cette impression de vivre dans un épisode de Sliders, une vieille série 90’s où quatre voyageurs dans le temps se baladent dans des dimensions parallèles sans retrouver le chemin de chez eux. Ce sentiment de déconnection est d’autant plus fort quand on évolue dans une scène musicale codifiée et souvent construite en dehors des standards dominants: végétarisme, opinions libertaires, créativité mais aussi des comportements excessifs jugés comme la norme (satanées substances). On n’a pas tout à fait le sentiment de s’être retiré du monde, juste d’avoir trouvé un univers parallèle, insoupçonné, dans lequel on a trouvé ses semblables, après avoir s’être fait violenter de nombreuses années par un monde globalement moche et fermé d’esprit (ça sonne négatif mais rappelez vous de vos 16 ans à __insérer nom d’une petite ville française__).

Evidemment, toutes les utopies ont une fin (les illusions post adolescentes du moins). Comme pour beaucoup de gens, mon activité de musicien fauché m’a amené à travailler dans le business de la musique. Puis gravir certains échelons, sans (trop) vendre mon cul et me réveiller un jour à un rendez vous dans une chaîne de télévision. Sans vraiment m’en rendre compte, j’étais passé de l’Art à la culture puis au divertissement (si tant est qu’on puisse appeler mes premiers disques de l”’Art”). L’important là dedans c’est qu’à la différence de Quinn, Rembrandt et leurs amis (les héros de Sliders) j’ai retrouvé le chemin de chez moi, du moins la route qui m’était tracé. Parce qu’entre temps, des événements, des traumatismes re-surgis de manière un peu perverse du passé, des accidents sur la route, des envies qui changent sans qu’on s’en rende compte ont fini par me renvoyer aux horaires du monde réel, au petit déjeuner, à la routine matinale. Et forcément au sentiment d’incompréhension qui avait entaillé mon enfance et mon adolescence, maintenant que j’étais de retour dans un monde “réel” et “normal” peuplé de gens qui se posaient beaucoup moins de questions que moi.

Quand on devient parent, souvent on a envie de protéger ses enfants de ce qui nous a fait souffrir en grandissant. Surtout quand on est encore assez jeune pour se rappeler à quel point l’incompréhension du groupe social et la norme étouffante peuvent être violentes. J’y ai beaucoup pensé quand j’ai vu le film Leave No Trace cette année. Tiré d’un livre lui même inspiré par un fait divers dont j’avais entendu parler et qui m’avait déjà fasciné, il raconte comment un père atteint d’un syndrome post traumatique part vivre dans la forêt avec sa fille de 12 ans. Il la coupe du monde social mais lui offre une éducation et une vie protégées des agressions et pré-conceptions de la société de consommation, de besoins inutiles. Tout en la mettant en danger, inévitablement.

A une échelle bien moindre (je n’ai pas fait la guerre en Irak), je me suis senti touché en plein coeur par cette réflexion. Bien loin du divertissement un peu bébête Captain Fantastic, qui effleurait avec maladresse les mêmes réflexions, Leave No trace pose la question de notre rapport au monde et de notre rôle de parent. Doit-on laisser les enfants faire leurs propres expériences, doit-on les protéger de nos sources de traumatismes, a-t-on vraiment besoin des autres (au sens large du terme) pour être heureux, peut-on lutter contre le formatage de nos esprits (et de celui de notre progéniture)?

Illustration: Cari Vander Yacht

Comme nous vivons dans l’ère de l’offre et de la demande, il existe bien entendu des écoles alternatives, des pédagogies différentes. Il est très agréable d’imaginer la possibilité d’un enseignement réfléchi par d’autres standards qu’avoir sur son cahier une étiquette rose parce que notre enfant est une fille ou bleu parce qu’il est un garçon. Et celle d’une école qui oublie la normalisation permanente des comportements, des enseignements, des réflexions. Dans le Beastie Boys Book, les deux musiciens restant du groupe racontent ainsi comment leurs parents hippies leur ont fait fréquenter des écoles libertaires à la fin des années 70 à New York et ont en cela encouragé leurs instincts créatifs et artistiques. Seulement les parents des Beastie Boys, comme ceux des enfants qui fréquentent les écoles Montessori un peu partout en France restent privilégiés. Inventer une bulle, une alternative pour ses enfants a un coût énorme. Et pour gagner de l’argent, il faut être un élément actif de la société, participer, appartenir au quotidien. Retour à la case départ.

Ou pas. Puisque se retirer du monde est possible, j’imagine, comme pour le père de Leave No Trace qui finit par partir seul et disparaître, effectivement sans laisser de traces ou presque (je ne vous raconte pas tout, c’est un très beau film). Quand on n’est plus responsable seulement de soi, se pose la question de devoir ou non imposer ses choix et ses opinions à ses enfants. C’est une lutte intellectuelle et éthique de tous les instants. Se retirer du monde, c’est aussi peut-être en refuser les présupposés, une évasion plus psychologique que géographique. Quitte à se replier sur soi même et les siens.

 

Illustration: Camille Bertini pour Le Gospel

Cet article est initialement paru dans le numéro de février/mars du Gospel papier.