Mark et son nombril

L’indie rock est depuis longtemps un divertissement pour toute la famille. Soyons francs, c’est surtout dommageable pour ceux qui ont vu dans les groupes à guitares une contre culture, un ailleurs et un défouloir (comprendre les plus de 35 ans). Pour tous les autres, le monde de la musique se divise désormais en deux: celui de Taylor Swift et celui de morceaux rap qui parlent de tuer des gens et cuisiner de la drogue. Et c’est très bien comme ça.

Vous trouvez ça un peu trop simpliste et misanthrope? Il y a forcément un peu de ça mais commencer un papier sur Mark Kozelek sans dire du mal de personne ce serait un peu comme se découvrir une passion pour le football parcequ' »ON » est en finale. (Allez j’arrête).

Mark Kozelek donc vient de sortir un disque qui m’a complètement retourné. Mark Kozelek, l’album, dissèque un sujet qui passionne son auteur: lui même. Et il faut bien avouer que depuis Sophie Calle ou Kanye West, on n’avait pas eu affaire à une oeuvre nombriliste aussi passionnante.

« This Is My Town » en ouverture donne le ton. Le chanteur y débite sur un ton grave, mi breaké mi chanté (qui a dit le Drake du folk?) une déclaration d’amour à sa ville, San Francisco, sur un ton extrêmement badin. Eriger le banal au pinacle c’est une des réussites de cet album qui se permet dans ces évocations de riens du tout d’aborder des sujets plus profonds, les tueries de masses aux USA par exemple et la bulle relative dans laquelle vivent les musiciens (sur « Live in Chicago »).

Un des sommets du disque est « The Mark Kozelek Museum », longue traversée poétique et désabusée qui finit sur la sentence : « No one could accuse me or Ariel Pink of ever being boring ». True Dat brother. Le troll n’est jamais loin puisque Kozelek entonne un choeur de « diarrhea » aussi élégiaque que laxatif. (Tiens vous saviez que Daria devait s’appeler Diarrhea?)

Si le monde était mieux fait, Kozelek serait aussi connu que Neil Young et Pink que David Bowie. On serait en 1975 et la vie serait belle. C’est ce que chante sur ce morceau le songwriter américain faisant écho de loin au « Ben’s my friend » de son autre alias Sun Kil Moon.  Il y évoquait la difficulté de rester pote avec celui qui faisait ses premières parties et qui désormais joue devant 20 000 personnes chaque soir pendant que ton public est constitué principalement de « mecs en baskets moches ». Kozelek n’a aucune peine à exprimer sa frustration, lui qui se rêve en rocker de stade (comme celui qu’il incarnait dans Almost Famous) tout en pissant à la raie de la terre entière (ce qui en 2018 ne passe plus vraiment).

Je vais être honnête: le monde me va très bien comme ça, au moins en ce qui concerne la renommée de Kozelek tant que cela lui inspire des morceaux à tiroirs de cette trempe là. Bien loin de la pop jetable et de ce fameux « retour du rock » qu’on attend avec autant d’impatience qu’une nouvelle saison de 7 à la maison, Mark Kozelek fait confiance à l’intelligence de ceux à qui il s ‘adresse, chose bien rare en ces temps de nivellement vers le bas de la pop culture. Il navigue entre dégoût des autres, amour de soi et résignation mi amusée mi désespérée, ce qui en fait un lointain cousin spirituel de Louis CK ou Raymond Carver.

Et la musique alors? Je vais aussi faire confiance à votre intelligence et vous laisser écouter ce disque EN ENTIER. Disons seulement que Kozelek y dégaine ces habituels arpèges de guitares (électriques cette fois) et s’amuse à créer des loops de voix. Oui vous allez entendre plusieurs Mark Kozelek: une façon plutôt finaude de signifier par la forme sa démarche intellectuelle.

« My name is Mark ». On n’est pas près de l’oublier.