Les chiottes de bar me manquent

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Ce texte est extrait du recueil « Je n’aime que la musique triste » sorti via Le Gospel le 24 février 2021.

Les chiottes de bar me manquent

Pas toutes bien sûr.

Mais le genre de scènes que je pouvais vivre dans des chiottes de bar me manque.

Tu t’habilles comme Kenneth Anger”. J’avais dit ces mots un soir à une fille, dans la queue des toilettes d’un bar dans le XIème à Paris (probablement la pire “pick up line” de toute l’histoire de la drague).

Merci, toi aussi” m’avait-t-elle répondu (c’était faux mais marrant quand même).

Je n’ai pas vraiment aimé être jeune. Mais avoir entre 20 et 30 ans offre au moins une liberté totale: celle de pouvoir parler aux gens dans les toilettes d’un bar, sans passer pour un pervers. 

 

Il y avait ce bar que j’adorais à Brooklyn qui s’appelait Enid’s. Quand on allait à New York, on dormait souvent chez une amie d’ami, une personne qui n’aimait pas trop vivre seule et qui préférait probablement accueillir quatre français puant que manger le soir face à son chat. Récemment, j’ai vu qu’elle avait trouvé l’amour, quitté New York. J’étais heureux pour elle. J’ai vu aussi qu’Enid’s avait fermé ses portes définitivement, à peu près à la même période. Notre hôte vivait juste à côté. Le bar ne fermait jamais et, magie américaine, offrait des happy hours en semaine de 2h à 5h du matin. C’est comme ça que je me suis retrouvé régulièrement accoudé au comptoir d’un bar complètement vide, à boire des canettes de Tecate et des shots toute la nuit, décalqué par le décalage horaire et cette étrange impression de flotter hors du temps en plein mois de septembre à Brooklyn. L’air était glacé par la climatisation polaire qu’affectionnent les américains et la musique était si forte qu’il était bien difficile de se parler. Les bars new yorkais m’ont fait redécouvrir le plaisir de ces vieux morceaux de pop des années 80 et 90 que j’avais oubliés et qui m’avaient tellement plu quand j’étais enfant: ceux de Cyndi Lauper, Fleetwood Mac, Peter Gabriel, George Harrison, notamment. 

Un morceau comme True Colors de Cyndi Lauper, que je viens de mettre en écrivant ses lignes, m’impressionne toujours autant. Et je ne me place pas du tout dans la position de l’esthète snob qui va admirer “la résonance des patterns rythmiques de la TR 808 sur les démos de ‘In the Air Tonight’ de Phil Collins”. J’aime ce morceau pour les mêmes raisons que j’aime les bars un peu foireux vides au milieu de la nuit et les discussions la vessie contractée par du Chardonnay en cubis dans la queue des toilettes. Parce que justement, elle me permet de me sortir un instant de ma position d’esthète, de spécialiste et me reconnecter au gamin que j’étais et qui enregistrait les morceaux au hasard, sous le seul prétexte qu’ils lui/me plaisaient. 

Je ne sais pas si vous avez remarqué mais les chansons pop qui nous plaisent, celles qui traversent le temps, sont souvent les slows, les morceaux un peu tristes, empreints d’une forme de nostalgie. « Me And Julio Down By The School Yard » de Paul Simon ou « My Name Is Luka » de Suzanne Vega me font aussi cet effet. Un jour j’ai passé « All Night Long » de Lionel Richie en DJ set sur la terrasse vide d’une salle de concert parisienne. La pluie s’est mise à tomber. Le vigile qui était devant moi avec son bomber “Centurion Security” s’est retourné et s’est mis à danser en chantant toutes les paroles. Vous savez, c’est ce genre de scènes invraisemblables que vous vivez seul, et dont vous savez pertinemment que personne ne vous croira jamais quand vous allez les raconter. 

 

Ma femme est narcoleptique”.

Je suis dans un bar de Manhattan et il est 1 heure du matin. Je suis seul parce que désormais je ne joue plus dans aucun groupe. Mais j’ai décidé d’essayer de me reconnecter à cette ville, à ces instants fugaces qui alimentent désormais mon inspiration quand j’écris et que je malaxe avec plus ou moins d’honnêteté dans mon esprit. J’aime bien voyager seul, sortir seul, manger seul au restaurant. Les gens viennent me parler plus facilement. Quand j’étais jeune, on me disait que je n’avais pas l’air engageant mais maintenant quand je suis seul dans des lieux publics et comme je ne suis plus entouré d’une foule bruyante de gens branchés, on vient me parler. J’ai appris à écouter les inconnus. 

Je suis accoudé au comptoir de ce dive bar que fréquentent encore quelques freaks perdus dans Manhattan. La serveuse porte un t-shirt Anthrax déchiré avec un décolleté plongeant. Elle change de musique et met Dancing in the Dark de Bruce Springsteen. Un très bon morceau à écouter dans les bars puants américains recouverts de fanions d’équipes sportives et de posters Pabst Blue Ribbon. Ce mec en costard sale s’approche du bar et me demande ce que je veux boire. C’est un truc que j’aime bien dans le fait d’être seul dans un bar, les gens m’offrent souvent à boire avant de parler. Je lui dis que sa femme a l’air évanouie. Et il me répond que, oui en effet, car elle est narcoleptique. Mais elle veut sortir quand même avec lui donc voilà (on est lundi soir dans mon souvenir). Il finit par m’ignorer et drague une fille à côté de moi. 10 minutes plus tard quand je vais aux toilettes, ils sont assis lui et sa rencontre à côté de la femme endormie et rigolent très fort. Le gars trinque avec moi. Je retourne à mon carnet et mon Jim Beam (offert). La barmaid met cette fois Rocket Number Nine de Sun Ra (à mon grand étonnement) et je me réfugie dans un diner pour manger de la tarte au citron au milieu d’étudiants bourrés. 

Je me rappelle très bien de la dernière soirée que j’ai passé chez Enid’s. Parce que celui qui était avec moi avait bu tellement de Tequila qu’il s’était pété un nerf optique. Le lendemain, on était en studio ensemble pour faire des prises de trompettes. Et c’était probablement la meilleure et la pire gueule de bois de toute ma vie. 

ADRIEN DURAND

Disponible ici.

 

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