Basquiat: le pionnier de la musique noise derrière le peintre

La scène avant-gardiste new-yorkaise des années 80 est une caverne d’Ali Baba pour tous les déçus du monde contemporain qui lisent régulièrement dans le marc de café que « Modern Life is Rubbish » (en gros, ce qui se fait en ce moment rase de près). S’attaquer à la réécoute d’un groupe aussi emblématique d’une période, d’une esthétique et d’une culture que Gray était donc casse gueule à plus d’un titre, celui d’arriver un peu au bout d’une période créative fascinante en premier lieu. Et bien rassurez-vous, on va encore pouvoir utiliser quelques superlatifs en se penchant sur la production musicale de Basquiat tant elle sonne terriblement en avance sur son temps et pile dans l’air du nôtre (de temps).

Gray, c’est donc le nom du groupe dans lequel évolua Jean Michel Basquiat peu après avoir quitté le domicile familial de Brooklyn pour vivre dans la rue à Manhattan et commencer d’en recouvrir les murs, avant de devenir le peintre que l’on connaît. L’île new yorkaise à cette époque respire pleinement une explosion créative ultra brute mais aussi totalement décomplexée, qui ne se préoccupe d’aucune barrière de genre ou de domaine d’expression. En gros, et c’est peut-être la meilleure chose que l’on retiendra de ce fameux esprit punk dont on a vaguement célébré les 40 ans récemment: l’instinct dépasse le savoir. Pas besoin de passer par le conservatoire ou les Beaux Arts pour exprimer sa vision. Et Basquiat, en musicien, va complètement embrasser cette démarche forcément très proche de son approche de plasticien.

 

En 1979, donc Basquiat rencontre Michael Holman, devenu par la suite une figure centrale de la culture hip hop à New-York (c’est d’ailleurs le premier qui utilisa ce mot dans l’éphémère magazine East Village Eye). Cette rencontre et les débuts de Gray sont parfaitement résumés dans cet article qu’on aurait bien tort de paraphraser. A noter pour ceux que ça intéresse que Gray qui compta dans ses rangs Nick Taylor det Shannon Dawson, intégra un temps un sémillant jeune fan de rap du nom de Vincent Gallo.

Durant ces deux/trois années d’existence, Gray enregistre des morceaux étonnants, qui préfigure un art du collage sonore qui fera ensuite les beaux jours des producteurs hip hop de RZA à DJ Shadow en passant par The Avalanches (familiarité frappante sur « Ashley Bickerton » en particulier). Ce qui frappe également à la réécoute de ces morceaux en 2017, c’est la recherche sonore sur les effets notamment sur la reverb et l’echo, joues comme de vrais instruments et qui  renverse d’ailleurs dans ces années là les sonorités de la scène new-yorkaise, Russell et Suicide en tête. Une approche qu’on peut imaginer  héritée du dub originel (qui lui aussi cultivait les accidents sonores comme matériaux rythmiques). Les amateurs de Burial pourront ainsi entendre les prémices du son ambient dub de leur producteur anglais préféré assez facilement (sur « Wig » notamment).

Enfin, l’intervention des voix donnent une incarnation toute particulière à certains morceaux, « Suicide Hotline » en étant un bon exemple. On y entend Basquiat se présentant comme Gray appeler une sorte de chaîne de l’amitié et déclamer une histoire sans queue ni tête interrompue par une fusillade. Difficile de ne pas penser à un climat lynchien dans ces échanges absurdes qui résonnent dans le vide et donnent à entendre un climat cauchemardesque de communication impossible.

Le seul vrai marqueur temporel de ces morceaux résident probablement dans l’ombre de John Cage qui plane sur ces morceaux, ces bruits blancs, ces stridences, ces silences. Pour le reste, il est difficile de ne pas voir de nombreuses similarités entre l’approche du peintre et celle du musicien. Et c’est ce qui donne une deuxième lecture d’autant plus passionnante à ces morceaux. La primauté du geste et de sa dimension physique sur sa finalité, la collision des mots et des sons (ou des images) créant un climat irréel touchant de loin au politique et cette façon d’amalgamer référence savantes et naïves font de ces morceaux ovnis rassemblés sur la compilation « Shades Of » (sortie en 2011 au moment où Gray se reforma pour quelques performances évidemment sans son charismatique leader et produit par le label de Holman et  Taylor) une pierre angulaire de la musique expérimentale.

Article initialement paru sur Le Drone.